C’est son anniversaire, dans deux jours. Non, demain, je sais plus, à moins que ce soit aujourd’hui, j’ai
jamais été foutu de me rappeler de sa date d’anniversaire. Les autres, oui, je le sais. Mathieu, le 4 février – à moins que ce soit le 6. Nico le 13 – ou le 14. Jean-Séb le 10. Mais de quel mois.
Et Sue ? Je sais plus. Mais ce que je sais, c’est qu’elle a mon âge. Donc elle est de 81. Ou de 82. Bref je me rappelle plus non plus de son jour à elle. Merde. Le jour, où y faut la cajoler, lui
dire des trucs gentils ; lui demander de sortir plus tôt du boulot innocemment et vlan, oh ! surprise… personne n’y croit mais ça a son petit charme aussi : on sait, on n’est pas dupes, que c’est
notre jour. Quelque chose nous attend mais on sait pas exactement quoi, de qui, où. Et surtout comment ? un coup de fil ? Ou alors ce sera un petit resto ? Simple mais classique ? Un cadeau ?
C’est quoi ? Oh ! un livre… quelle surprise. Tu l’as pas lu au moins celui-là ? Si mais y a longtemps, je m’en souviens plus. Et puis c’était en poche pas dans la collection blanche alors ça me
fait super plaisir. Et puis hop, on fige le bouquin dans l’étagère et on n’en parle plus. On l’a quand même rangé avec les beaux livres, les éditions rares et les grands classiques… quand même,
c’est un cadeau de lui.
Bordel, quel jour ? Le 1er ou le 10 ? Y a une histoire de 1 c’est à peu près sur. En un mois de 31 jours j’ai une chance sur 14. En un
mois de 30, j’en ai 13. Cette année le mois d’octobre à 31 jours j’ai vraiment pas de bol. Ah ouais, mais le 1 a beaucoup plus d’importance que ça, y se dissout pas dans les dizaines, y me semble
qu’y est bien en valeur, qu’y ressort plus que ça. Attends, j’affine : ça commence OU ça finit par un 1 je crois. Ca fait… une chance sur onze si ça commence par 1, une chance sur… 4 si le 1 est
à la fin. Ouais, c’est bon ça. Pis on élimine le 10 parce que la notion de 1 elle est plus trop présente là. Sauf si on considère que 10 X 1 font dix mais je vais pas commencer avec les basiques
de l’algèbre c’est déjà suffisamment compliqué comme ça. Donc ça fait en gros… merde, toujours une chance sur 4.
Je sais plus. Une fois, je lui ai volé sa carte d’identité pour vérifier, c’était l’année dernière. J’avais encore zappé la date et on approchait dangereusement du mois d’octobre, ça
commençait à sentir le roussi. J’étais toujours un peu mal à l’aise à son contact dans cette période là ; je voyais déjà s’allumer les feux dans son regard. J’osais pas trop lui avouer. Alors
j’ai attendu qu’elle soit partie pisser et j’ai fouillé dans son sac. Je me souviens de sa photo, qui m’a interpellé. Pour la première fois je la voyais gentiment figée dans son sourire de
presque femme, encastrée dans un cadre, immobile. « Mademoiselle Frédérique Tanré ». Frédérique Claudine – un nom comme ça je crois, j’ai le don de me souvenir de détails dans ce genre, surtout
des Claudine. En revanche, incapable de retenir une date d’anniversaire. Et je suis licencié en histoire. Frédérique, Claudine, Tanré, née en 1981, mois d’octobre, donc presque novembre et plus
septembre, le ? Point d’interrogation. Une date charnière, je sais.
Je sais je sais je le sens, surtout. Je le sens, quand ça approche, comme on voir venir l’hiver, qui fait mine de rien mais qui est déjà là, qui guette avec son œil torve, tapi,
sournois sous le feuillage d’automne. Les premiers froids, quand elle se lève dans le vague comme un spectre en chemise de nuit, qu’elle grelotte au matin sous France Inter en pensant à son Dirlo
Artistique, qu’elle court se réfugier 7 minutes top chrono sous la
douche-j’enfile-un-truc-que-je-changerai-plus-tard-mais-je-déjeune-d’abord-en-décalotant-mon-téléphone-portable-toutes-les-dix-minutes-pour-vérifier-l’heure… alors qu’elle a l’horloge du
micro-onde pile poil en face d’elle. Octobre. Les premiers pulls à capuche du matin, les grosses chaussettes qu’elle a pas encore sorties mais je sens aussi très bien qu’elle me les claquera un
de ces beaux matins – ou des gros chaussons moches - comme si de rien n’était, comme si j’allais pas m’en apercevoir ; qu’elle pensera que ça échappera à mon attention en glissant discrètement
ses pieds sous la table, un peu honteuse. Octobre, chauffage, les premières fuites sous la couette. On rentre en courant chez soi le soir et on manque de se casser la gueule avec ses talons sur
les pavés du Vieux-Lille, un premier octobre.
Premier octobre. C’est le début qui compte, elle aime les symboles. Le premier octobre c’est la grande roue qui s’installe sur la grand’place on visualise déjà la scène,
virtuellement, on sent ces choses-là, elle et moi, on sent très bien. On sait. C’est comme les dates d’anniversaire. Ça s’oublie pas.
Ouais, le premier octobre c’est tout un symbole. Mais putain c’est quand son anniv’ ?