Que foutre sur ce blog?

  Le Déserteur fuit. Et il a bien raison. Qui a envie de foutre les pieds sur terre? Dans sa course, il laisse derrière lui de petites tranches de vie, les Saynètes, et des paroles en l'air, la Poétique en toc, poétique qui n'est pas référencée chez Aristote ni chez Boileau, mais qui devrait trouver son fondement.

  Le Déserteur envoie aussi des lettres qui sont autant de bouteilles plus ou moins vides, plus ou moins pleines, lancées à la mer. Avec un peu de chance, en remontant le fil, on comprendra peut-être le Déserteur.

  On travaille ici à rester en vie dans les conditions qui nous ont été laissées. Les miettes. On n'y trouvera pas d’articles quotidiens, à suivre au jour le jour, mais des articles sur le quotidien; des bouts de phrases, des fragments. Des constats en éclat, de la colère. Du rire. Des riens du tout. Et quelques pages issues de différentes tentatives de désertion.

  Les clés de la logique? Les rubriques, des sortes d'étiquettes, des cases plus ou moins thématiques. Le mieux étant quand même de consulter les rubriques d'écriture, pour tenter d'introduire un peu de cohérence, de délimiter un peu.

  Se frayer un chemin.

  Ou pas. Suivre le chemin du déserteur, c'est voir la vie comme un collier de perles, l'une reposant sur l'autre, un jour après l'autre.

Pourquoi ce blog?

Rester vivant et faire ses bagages.
Prendre des forces pour le voyage.
Fermer les yeux.
Inspirer.
Partir.
Tout couper et ne rien retenir.
Lacher la bride.
Foutre le camp.
Sentir s'ouvrir l'ailleurs
Le Déserteur.

Précisions

  Pour parcourir ce blog, il faut quelque part avoir déserté. Ou chercher la désertion, un ailleurs. N'importe quoi mais autre chose que la routine, l'évidence, l'hébitude, cette façon de mourir sur place.
  Est-ce que ce que raconte le déserteur est vrai? Nul ne le sait. En revanche, la fiction est pour lui un moyen d'évasion.

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Le Déserteur

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Vous habitez chez vos parents?

Samedi 28 novembre 2009 6 28 11 2009 17:14
Cher « Pascal Mermet romancier », puisque telle est votre dénomination facebookienne.


  Nous nous sommes « rencontrés » il y a je ne sais combien de temps sur Facebook. Vous fûtes parmi mon premier quintal d’ « ami », avec toutes les précautions que me permettent les guillemets ; et jusqu’à il y a longtemps maintenant, il m’arrivait encore de jeter un œil sur votre « mur », histoire de me faire une idée de votre activité « littéraire » (cf. supra). Je ne le fais plus depuis très longtemps, car maintenant, je le sais, nous nous sommes rencontrés sur un malentendu : il me semblait avoir précisé, alors que je débutai mon activité naïvement sur ce réseau social, que je sollicitais alors l’amitié de romanciers, d’écrivains, de poètes, et non pas celle de gestionnaires affairistes, béotiens et vaniteux.

  Voilà plus de deux mois que je reçois quotidiennement dans ma messagerie Facebook des invitations à devenir « fan » (savez-vous lire ?) de la déjection manuscrite que vous qualifiez immodestement d’œuvre littéraire. Deux mois et demi. Deux mois et demi pendant lesquels, chaque matin, je reçois le même petit carton orné de cette abjecte photographie de vous, vautré grassement dans l’immonde fauteuil de luxe d’un des hôtels niçois dont vous êtes l’imméritant propriétaire. Rien que ça, déjà. Je passe sur ce point. Personnellement, j’ai pris la peine chaque jour de décliner votre demande. Avec stoïcisme – jusqu’à un certain point.

  Le voilà atteint.

  Avouez qu’à ce niveau de fréquence, d’acharnement, votre invitation a de quoi susciter certains doutes quant au bien-fondé de vos sentiments.

  Car j’imagine très bien qu’une fois sur cette page de fans délirants et analphabètes, outre le fait que j’aurais à subir le pénible défilé des commentaires navrants de quinquagénaires maniaques dont vous faites mouiller la culotte niçoise avec vos sordides histoires d’amour, toutes sortes de produits dérivés absurdes me seront ensuite soumis, jusqu’au harcèlement, la persécution, jusqu’à ce que je n’en puisse plus, jusqu’à ce que je craque et que :
- 1. J’achète un Pascal Marmet miniature qui écrit et qui fume son cigare cubain qui fume en vrai pour la modique somme de 52 E 99.
- 2. Suivant la pente de mon humeur récente, alimentée par l’horreur quotidienne de votre intrusion dans ma sphère privée, je me rue chez le plus proche épicier pour me fournir en objets contendants neufs, ronge mon frein et aiguise mes lames pendant les 1200 kilomètres de trajet ferroviaire qui me séparent de votre misérable corps de microbe, et je vous assassine enfin en un hurlement bref, quand vos yeux s’éteignent en criant le titre de votre dernier roman, et après on dira que c’est de ma faute.

  Or, je n’ai ni 52 E 99 à dépenser dans vos merdes, ni n’ai les moyens – que vous, vous avez, bougre ! - de rémunérer grassement un avocat stupide pour me défendre contre votre ectoplasmique équipée de juristes, dont je ne voudrais pour rien au monde détourner le vol de vautour au dessus de votre proliférante entreprise de fructification capitalistique.

  Puis-je m’exprimer dans votre langage de barbare analphabète ? Merci. Si je cumule les secondes perdues à cliquer sur « ignorer cette invitation » sur la totalité de la période, deux mois et demi, soit à tout casser (je pense à votre petite gueule, ah !) : 76 jours ; si j’y ajoute les précieuses secondes nécessaires à la prise de connaissance de votre invitation, les clics pour y parvenir, glisser le curseur jusqu’à votre image dégoûtante (vous me faîtes penser à un gros Kinder), on arrive à quelque chose comme 532. Si j’y ajoute à ce chiffre le temps qu’ il me faut pour me calmer aux alentours du premier mois et demi de harcèlement, on obtient un chiffre proche de 1672 secondes, soit 27, 87 minutes (j’arrondis au supérieur, ce n’est que justice). Si je multiplie ce résultat à mon salaire horaire dérisoire comparé au vôtre, je me coltine le chiffre 16, 27 environ, soit, en euros, presque le prix odieux de votre dernier – je l’espère – livre - si l’on veut. J’ajoute au fruit de ce précieux calcul le temps perdu à produire cette lettre vous enjoignant à ne plus jamais m’adresser la quelconque invitation, fut-ce pour passer une semaine à me bâfrer à l’œil dans vos douteux baraquements sans goût peuplés de cons, où je risquerai encore de croiser votre grossier faciès, et l’aberrance du montant chiffré que je visualise à présent me donne un peu (par goût de la formule) envie de vous réclamer de la thune à grands coups de pieds dans le cul, et de vous faire savoir combien les gens de votre espèce m’épuisent, me vieillissent, me volent et me fâchent définitivement avec notre malheureusement commun triste monde carnavalesque dont vous êtes l’ignoble et vivant symptôme.

  Espèce de verrue,

  Votre "fan"
Par Le Déserteur - Publié dans : Envolées lyricolériques - Communauté : Vive le désordre !
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Lundi 2 novembre 2009 1 02 11 2009 09:19
   Je suis très heureux d'apprendre qu'un mec est tombé sur mon blog en tapant sur son moteur de recherche (mon "tableau de bord" en atteste): je kiffe les meufs qui bouffent leur merde.
   Oui.
   Voilà ce qu'il a tapé. Il a du se sentir un peu seul.

   Problème résolu.
Par Le Déserteur - Publié dans : Saynètes - Communauté : Les chroniques de la meute
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Mercredi 7 octobre 2009 3 07 10 2009 09:39
   Elle bloque sur chacune de mes expressions. Rien d’innocent mon garçon, rien d’anodin. « En placer une ». Les trucs les plus cons sont relevés comme autant de preuves, des éléments à charge. « En placer une ». Ça à l’air plutôt innocent initialement comme expression ben non, apparemment pas. Tout ce que vous direz sera retenu contre vous. Y va y en avoir des retenues.

   Aujourd’hui, c’est pas sur la symbolique de la pelle dans le rêve qu’elle ma laissé, ça, c’était l’intro ; c’est sur l’expression « en placer une ». « En placer une ». « Qu’est-ce que ça vient dire ? ». Placer quoi, placer qui ? Elle ? Une autre ? Sur son bureau un livre bleu : Lacan, en capitales d’imprimeries blanches. « En placer une ». Je pose mon regard sur les extrémités plastique des cordons du rideau. J’imagine les gestes qu’il faudrait exécuter pour les emboîter, ce que ça donnerait, en termes de consistance de l’objet.

   La dernière fois, elle m’a fait tourner en rond pendant trente minutes sur « droit dans le mur ». La fois d’avant sur « enfoncer une porte ouverte », la fois d’avant encore sur « faire un pas ». « Qu’est-ce que ça vient dire ? ». « De quoi c’est fait ? ». Elle me spirale entre mes nébuleuses d’images.

   C’est plus une psy, c’est le Bureau des Métaphores à Sauvegarder.
Par Le Déserteur - Publié dans : Saynètes - Communauté : Théâtre on line !
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Vendredi 2 octobre 2009 5 02 10 2009 08:50
   C’est son anniversaire, dans deux jours. Non, demain, je sais plus, à moins que ce soit aujourd’hui, j’ai jamais été foutu de me rappeler de sa date d’anniversaire. Les autres, oui, je le sais. Mathieu, le 4 février – à moins que ce soit le 6. Nico le 13 – ou le 14. Jean-Séb le 10. Mais de quel mois. Et Sue ? Je sais plus. Mais ce que je sais, c’est qu’elle a mon âge. Donc elle est de 81. Ou de 82. Bref je me rappelle plus non plus de son jour à elle. Merde. Le jour, où y faut la cajoler, lui dire des trucs gentils ; lui demander de sortir plus tôt du boulot innocemment et vlan, oh ! surprise… personne n’y croit mais ça a son petit charme aussi : on sait, on n’est pas dupes, que c’est notre jour. Quelque chose nous attend mais on sait pas exactement quoi, de qui, où. Et surtout comment ? un coup de fil ? Ou alors ce sera un petit resto ? Simple mais classique ? Un cadeau ? C’est quoi ? Oh ! un livre… quelle surprise. Tu l’as pas lu au moins celui-là ? Si mais y a longtemps, je m’en souviens plus. Et puis c’était en poche pas dans la collection blanche alors ça me fait super plaisir. Et puis hop, on fige le bouquin dans l’étagère et on n’en parle plus. On l’a quand même rangé avec les beaux livres, les éditions rares et les grands classiques… quand même, c’est un cadeau de lui.
  

   Bordel, quel jour ? Le 1er ou le 10 ? Y a une histoire de 1 c’est à peu près sur. En un mois de 31 jours j’ai une chance sur 14. En un mois de 30, j’en ai 13. Cette année le mois d’octobre à 31 jours j’ai vraiment pas de bol. Ah ouais, mais le 1 a beaucoup plus d’importance que ça, y se dissout pas dans les dizaines, y me semble qu’y est bien en valeur, qu’y ressort plus que ça. Attends, j’affine : ça commence OU ça finit par un 1 je crois. Ca fait… une chance sur onze si ça commence par 1, une chance sur… 4 si le 1 est à la fin. Ouais, c’est bon ça. Pis on élimine le 10 parce que la notion de 1 elle est plus trop présente là. Sauf si on considère que 10 X 1 font dix mais je vais pas commencer avec les basiques de l’algèbre c’est déjà suffisamment compliqué comme ça. Donc ça fait en gros… merde, toujours une chance sur 4.
  
   Je sais plus. Une fois, je lui ai volé sa carte d’identité pour vérifier, c’était l’année dernière. J’avais encore zappé la date et on approchait dangereusement du mois d’octobre, ça commençait à sentir le roussi. J’étais toujours un peu mal à l’aise à son contact dans cette période là ; je voyais déjà s’allumer les feux dans son regard. J’osais pas trop lui avouer. Alors j’ai attendu qu’elle soit partie pisser et j’ai fouillé dans son sac. Je me souviens de sa photo, qui m’a interpellé. Pour la première fois je la voyais gentiment figée dans son sourire de presque femme, encastrée dans un cadre, immobile. « Mademoiselle Frédérique Tanré ». Frédérique Claudine – un nom comme ça je crois, j’ai le don de me souvenir de détails dans ce genre, surtout des Claudine. En revanche, incapable de retenir une date d’anniversaire. Et je suis licencié en histoire. Frédérique, Claudine, Tanré, née en 1981, mois d’octobre, donc presque novembre et plus septembre, le ? Point d’interrogation. Une date charnière, je sais.

   Je sais je sais je le sens, surtout. Je le sens, quand ça approche, comme on voir venir l’hiver, qui fait mine de rien mais qui est déjà là, qui guette avec son œil torve, tapi, sournois sous le feuillage d’automne. Les premiers froids, quand elle se lève dans le vague comme un spectre en chemise de nuit, qu’elle grelotte au matin sous France Inter en pensant à son Dirlo Artistique, qu’elle court se réfugier 7 minutes top chrono sous la douche-j’enfile-un-truc-que-je-changerai-plus-tard-mais-je-déjeune-d’abord-en-décalotant-mon-téléphone-portable-toutes-les-dix-minutes-pour-vérifier-l’heure… alors qu’elle a l’horloge du micro-onde pile poil en face d’elle. Octobre. Les premiers pulls à capuche du matin, les grosses chaussettes qu’elle a pas encore sorties mais je sens aussi très bien qu’elle me les claquera un de ces beaux matins – ou des gros chaussons moches - comme si de rien n’était, comme si j’allais pas m’en apercevoir ; qu’elle pensera que ça échappera à mon attention en glissant discrètement ses pieds sous la table, un peu honteuse. Octobre, chauffage, les premières fuites sous la couette. On rentre en courant chez soi le soir et on manque de se casser la gueule avec ses talons sur les pavés du Vieux-Lille, un premier octobre.
  
   Premier octobre. C’est le début qui compte, elle aime les symboles. Le premier octobre c’est la grande roue qui s’installe sur la grand’place on visualise déjà la scène, virtuellement, on sent ces choses-là, elle et moi, on sent très  bien. On sait. C’est comme les dates d’anniversaire. Ça  s’oublie pas.
  
   Ouais, le premier octobre c’est tout un symbole. Mais putain c’est quand son anniv’ ? 

Par Le Déserteur - Publié dans : Saynètes - Communauté : Les chroniques de la meute
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Dimanche 27 septembre 2009 7 27 09 2009 11:48
   Elle me dit qu’elle s’est fait draguer, hier matin, sur la route du boulot. Elle traverse le boulevard du peuple belge tous les jours, le coin des putes. Forcément. Une bagnole s’est arrêtée auprès d’elle, le conducteur lui a demandé « tu montes » ? Elle l’a fusillé du regard ; il a enclenché la première, la queue entre les jambes. Elle me dit que ça lui arrive tout le temps. « Franchement, j’ai l’air d’une pute » ? Ben non, que je lui dis. Surtout que des putes en tailleur, j’en ai pas vu beaucoup. Des putes non plus remarque. N’empêche qu’une pute en tailleur ça peut faire frétiller, à 9H du mat’.  Elle me dit que ça lui arrive tout le temps. Même  que parfois, des mecs viennent la voir et lui demandent « y a moyen ? », comme ça, sans autre forme de politesse, pas de parlotte, pas de séduction. Du cul. Et elle aime pas ça, non, faut au moins des formes, un peu de tactique, un minimum.

   Mais moi, ça m’arrive jamais, à moi, qu’on s’arrête pour me demander si je taille des pipes et pour combien. Moi, jamais une nana s’est arrêtée à mes côtés pour savoir si éventuellement, je sais pas, tu vois, y aurait moyen ou pas. Moi, jamais on m’a pris pour une pute. Mes seules rencontres exotiques sur la route du boulot, c’est une schizo qui parle au poteau de l’arrêt de bus, à la limite. Jamais, à moi, on m’a proposé des thunes pour baiser, jamais je percerai dans le milieu, jamais j’aurai le sexe facile. C’est un truc de nana qu’elle me dit. Elle me dit qu’on n’est vraiment pas faits pareils, les mecs et les nanas, que là-dessus y encore du boulot, que franchement on n’est pas égaux. Et elle lâche le mot : parité.
  
   Mais merde, ouais, y en a du boulot ! Et pas qu’un peu ma petite. Moi, jamais on m’accordera la faveur du sexe facile, payant. Jamais je rencontrerai l’âme sœur qui, si ça se trouve, m’emmènera dans un hôtel de luxe, me grisera au champagne et me déroulera la totale. Enfin je risque surtout de finir sauté dans un bouge ou une maison de passe qui sent la mort. Enfin, je veux dire, y a encore du boulot pour qu’une nana lève son petit cul de sa chaise, fende la foule, la piste de danse, verre à la main, on va la bousculer, elle va le renverser, gaffe ! Qu’elle se plante devant moi regard de braise, sous la lumière verte ou bleue ou rouge brûlante des spotlights ; qu’elle me lâche, sa voix couvrant  le sound bass de la nuit croissantée : « on baise » ? Ben non, ça m’arrivera jamais à moi.

   Ah ça oui, on n’est pas faits pareils. Y en a du taff. Parité parité parité… Moi je veux bien mais faut que tout le monde fasse un effort.
Par Le Déserteur - Publié dans : Saynètes - Communauté : Les chroniques de la meute
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Vendredi 21 août 2009 5 21 08 2009 16:50
   Mes humeurs ne changent pas seulement selon le moment. Elles changent aussi selon l’endroit, le milieu. C’est la terre, ça ne ment pas. Ca travaille. Une fois installé dans une pièce, pièce d’un immeuble, immeuble numéroté dans une rue, rue au cœur d’une ville, l’envie me prend de fuir. Pas plus de trente minutes, je dois partir. De la pièce, de l’immeuble, de la rue, que je dévale déjà mentalement sans regarder derrière moi, en imaginant une autre ville, n’importe laquelle peu importe la destination ; mentalement j’accomplis déjà ce parcours à la faveur d’une imperceptible et subtile variation de mes sentiments, solution instable et mauvais dosage, mes pensées quittent subitement leur point d’ancrage pour se perdre là, sur la feuille de d’un végétal, le vol d’une mouche, juste un instant – combien de temps ? – jusqu’au moment où je m’imagine la seconde d’après claquant la porte de ma demeure, vers nulle part, laissant éventuellement un ami invité seul et perplexe. Ça ne transige pas, les humeurs foutent le camp. Drôle de constitution pour ressentir l’Histoire. L’émotif, le volatile. Qu’on ne s’étonne pas si le Monde me parait absurde. L’éternité me fuit, je n’ai pas d’absolu. Rien, pour construire la suite, faire un pas de plus, qui ne soit pas relatif à. Et la gloire d’un soir en médaillon merdique. D’où. Constat de déchéance.

   Cher Papa, toi qui n’a jamais existé mais qui a toujours subi, nuance, raconte-moi comment on fait.

*

   Alors bien sûr il y a les obligations de toutes sortes. Et dans ce cas de figure, tout devient obligation. Se soumettre à. Etre invité à. Etre enjoint à. Etre convié. A. transitif. Etre prié de. Menacé de, les mecs du service facturation d'EDF sont très forts pour ce genre de rappels à l’ordre – suivent-ils une formations spécialisée pour ?
   ll faut par exemple se nourrir, c’est une question relativement élémentaire et qui ne suscite guère plus d’enthousiasme en Occident. Or la nourriture se procure non plus par la chasse ou le meurtre, mais par l’achat. Voilà une digne invention occidentale dont nous n’avons pas à rougir. Si une chose doit être retenue de nous dans les livres d’histoire bien repassés tranche dorée, c’est bien cela. Oui, voilà Monsieur Camus : les hommes du XXème siècle : il forniquaient et se fourguaient des billets. Au vrai, c’est un peu la même chose. Voici donc acquise pour nous l’idée de la centralité du processus marchand dans notre existence. La question qui se pose ensuite est : comment s’intégrer dans un tel processus.

   (Cette question nous amènera bien évidemment à la problématique du choix d’une carrière, problématique obsolète si l’on considère la désuétude dans laquelle est tombé ce concept au XXIème siècle. Aussi nous poserons-nous la même question, mais en employant un terme dont le succès historique lui confère valeur essentielle, je veux parler du travail.)

*

   J'avais cinq ans: « Quand je serai grand je veux être camion poubelle ». Dire que je me suis tapé deux millénaires de littérature, l’histoire du monde en 57 leçons d’humanisme, et la gueule ravagée d’alcool d’un professeur de philo de khâgne. En somme, avec des ambitions modestes on peut aller très loin. J’avais donc cinq ans et je me voyais dans le déchet. Ca aurait claqué dans les soirées mondaines.

   Mes parents en ont décidé tout autrement. Tu seras Président de la république, directement. Le doux rêve de s’accomplir à travers sa propre progéniture, les trente glorieuses, lle progrès, le mouvement, tout est possible quoi, je vois mal comment on pouvait ne pas voter à droite à l’époque. Enfin mes parents ne l’ont pas fait. Alors comme si j’avais été expulsé par l’ancien régime, je suis né juste avant que le vieil orléaniste ne prononce aux français son au revoir glacé, et j’ai chu dans un monde hostile, dans les prémisses douteuses annonciatrices de la fin de l’ère des certitudes.
Par Le Déserteur - Publié dans : Des jours en désordre - Communauté : bons à rien mauvais en tout
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