Covoiturage.fr

Publié le par Le Déserteur

 

Ça doit être ce qu’on appelle la chance du débutant. Un truc tout con qui fait que.

On part à Lille à 18H00, c’est ma première expérience de covoiturage – j’ai 30 ans. Je connaissais bien le truc pour en avoir entendu parler de la bouche de mes potes les plus disons tendance. Enfin paraît-il que ça permettait de faire de sacrées économies et qu’en plus c’était écolo. Utile et peut-être agréable, je me dis, c’est tout bon. 15 euros l’aller Lille / Paris. Même avec un clodo moi je prends. Bref. J’appelle le mec la veille pour savoir si tout roule et il me dit que oui, tout va rouler. A son accent, j’ai reconnu un ivoirien, je sais pas pourquoi mais j’ai vu juste, le mec était ivoirien. Il m’avait dit : « Une BMW noire, rendez-vous 18H Porte d’Arras ». Je me suis dit : c’est dans les tons, tout va rouler.

J’arrive à 17H45, parce que je sais pas je le sens bizarre quand même, et puis j’ai appris à devenir prévenant comme mec. Voilà, prévenant. Maintenant j’arrive à l’heure à mes rendez-vous. Si, presque. Mais là je sais pas, quelque chose me dit que. L’instinct.

Toujours faire confiance à l’instinct.

Alors j’arrive 17H45 le mec m’avait dit je serai en avance il arrive avec un quart d’heure de retard. La BMW noire approche, se gare, oui bonjour c’est moi Pierre moi c’est X, oui c’est vous bonjour.

Bonjour.

A l’arrêt de bus, y avait deux wesh wesh qui attendaient je pensais un bus mais en fait l’un des deux attendait X. Le un du deux se pointe vers la BM ; il fait « Wesh c’est toi X, moi c’est Issa. » X lui fait ouais et Issa monte direct à l’arrière, dans le coin, ce qui signifie, je l’ai compris après : j’ai pas forcément envie de vous parler, j’écoute ma zique et je m’endors si je veux ». Avait tout pigé. Moi évidemment, je monte devant, place du mort, franco. Je vais discuter je suis pas une brute. Puis deux beurettes se pointent, en plus, histoire de bien remplir la bagnole. On est cinq. En somme j’étais le seul blanc et pour une fois ou deux ou trois ou plus ça me faisait du bien de me sentir quelque part en minorité.

Les deux beurettes montent à l’arrière après qu’elles eussent décliné mon invitation à monter devant, les femmes d’abord. Mais non. Elles préfèrent s’éclater à s’envoyer des SMS délires à l’arrière de la caisse. Allons bon, je monte devant.

Alors salut moi c’est Pierre oui je sais ah ah ah moi c’est X et c’est la première fois que je fais du covoiturage. Ah, vous aussi. Briser la glace.

Tu parles qu’on l’a brisée.

Alors en fait non c’est pas la première fois qu’il en faisait avant il le faisait sur un autre site genre car to car et puis les mecs étaient pas sérieux et là c’est sûr que covoiturage.fr, les mecs sont quand même plus sérieux. Soit. N’empêche que c’était sa première à lui aussi sur covoiturage.fr.

Donc, covoiturage.fr.

Je recommande.

On s’installe, on roule à peu près tranquilles. Et vous autres c’est la première fois ? Oui, non, oui, moi c’est la deuxième et vous ah ouais je fais ça tout le temps ouais c’est cool.

Je me dis que toit ça doit ressembler à des conversations de covoiturages normales. J’enchaîne. Ouais, baptême du feu ah ah ah ouais c’est marrant en fait.

Marrant.

Tout va bien on discute de temps en temps sans trop se faire chier ni faire d’effort à parler. Quand le silence tombe il tombe et puis voilà. Et on reprend quinze minutes plus tard sur un truc anodin qui nous passe par la tête. Des relations humaines quoi. Tout le monde semble suivre. Je suis.

Je suis.

Kilomètres 69, on passe le péage.

Un truc à ce moment-là change dans la bagnole. Je saurais pas bien dire quoi mais quelque chose change. Une atmosphère. Un air d’ambiance. Une émotion collective. Un truc. ou moi, probablement.

On quitte le péage et le mec se met à accélérer comme un malade, il claque des poussées, comme ça. Bon. Je lui fais : « Dites donc, elle a des petites poussées pas dégueus, encore. »

Pas dégueus, que je lui fais.

X me répond :

"Avec les BM, on compte pas le kilométrage. 

- Ah bon pourquoi ? Elle a combien au compteur ? 

- 350 000.

- ..."

Là-dessus, X pousse une accélération de malade, un truc de barge, il monte à 160 en six quatre deux les mecs et les nanas derrière ils se mettent à suer. Et on est partis sur l’autoroute à 160 en BM, je me dis, à cette heure-là, la porte de la chapelle j’y suis en 45 minutes. Je tente de respirer écrasé dans le fauteuil.

45 minutes.

Au kilomètres 69, 7, il se passe quelque chose. Le moteur se met à battre clac clac clac toutes les à peu près 2 / 3 secondes. Silence. Bruit du moteur. Personne ne dit rien. Je me retourne. Les mecs chient dans leur froc.

Je regarde devant moi.

Une seconde.

Clac clac clac.

Le moteur explose.

Fumée, feu, fumée. Ralentissement laborieux perte de contrôle sidération. Arrêt du véhicule. Terre-plein central. Autoroute A1. Milieu. Peur.

Les camions, caravanes, utilitaires déboulent à 140 pas de radar, klaxonnent panzer dans nos putain d’oreilles, enculés 130 et 140 ça hurle et ça bastonne, martèle le sol dans ta petite gueule droite et gauche devant derrière autour dedans qu’est-ce qu’on fait ?

Un truc, je disais. Je l’avais bien senti, deux jours plus tôt je m’endormais sur un reportage merdique sur la sécurité sur les autoroutes. Sûr. Je gueule : « On sort de cette bagnole, tout de suite ! Faut rejoindre les barrières de sécurité !». « C’est quoi ? » Les mecs ils percutent pas. J’ouvre la porte et comme un connard de candidat de Fort Boyard je gueule : « On sort ! On sort ! Maintenant !» Et le mecs se mettent tranquillement à sortir, à traverser l’autoroute en marchant sous les klaxons des cametards, des caravanes hollandaises. Les cons. Une des nanas manque de se faire éventrer par un coup de rétro d’allemand. Elle se retrourne son portable à la main,  et insulte le chauffeur, qui est déjà loin, loin dans ses considérations post-coloniales. Tu m’étonnes, trois beurs, un noir et un blanc, ça pue le trafic de drogue à plein nez. Toujours est-il que la barrière de sécu, et  la glace, on les a brisés, et rapidement.

Alors on se retrouve de l’autre côté de la barrière, forcément. On s’est mis à se tutoyer, d’emblée. Les accidents, ça rapproche.  Mais on avait pas le costume jaune, le truc à foutre dans ces cas-là, les mecs de la SANEF nous l’ont bien dit : « Vous avez eu le bon réflèxe, mais il vous manque quand même le gilet jaune. »

Le gilet jaune. T’es en train de crever et mes mecs de la SNAEF te demandent ton gilet jaune. Dans ces cas-là tu penses d’abord à ta peau, pas au gilet jaune, mec.

Mais moi je me souviens d’un truc joli. Je suis reparti à la bagnole parce que j’avais oublié ton écharpe dedans. J’ai attendu que 3 camions rouges passent et j’ai foncé.

Alors bon on monte dans la dépanneuse qui nous emmène à Le Transloy. Sur 107,7, on a eu notre petite heure de gloire. « On signale cinq piétons derrière les barrières de sécurité et une BMW noire arrêtée en plein milieu de l’autoroute A1, soyez vigilants au kilomètre 69. » « C’est nous ! », que je gueule. Les nanas relaient illico sur facebook.

La dépanneuse nous dépose ; on attend. On attend que X, légalement plus ou moins responsable de nous gère lui-même sa merde avec le dépanneur, sa bagnole, sa bielle, ses assurances et que son compte se vide peu à peu.

Alors pendant ce temps-là les beurettes tentent d’exploiter ma veine vicieuse, du genre, bon, on a quand même fait un accident c’était pas prévu, lui il va nous emmener en taxi à Paris et c’est son assurance qui paie donc lui il paie rien, donc nous  non plus. J’ai admiré l’efficacité du raisonnement. Elles s’en sortiront bien dans la vie. Elles s’en sortiront bien.

Le tacos arrive, Mercedes flambant neuve on n’a pas tout perdu. Cette fois-ci, je me mets à l’arrière, j’ai retenu la leçon ; je me replonge dans le Meilleur des mondes.

Le compteur se met à tourner. 169, 15 E. 267, 45 E. 351, 15 E vous êtes arrivés. Je suis vivant. Bordel, je l’aurais au moins fait une fois, Lille / Paris en tacos.

Mais en 6 heures.

En arrivant chez mon pote, un peu plus tard que prévu forcément, et après m’être trompé deux ou trois fois ou plus de correspondance, sa porte est fermée à clé j’ai pas le code son portable répond pas. J’aurais été capable de m’allonger sur le sol comme une merde et d’y planter ma nuit.

Heureusement il est là, me transmet le code. Je monte chez lui. Juste avant, je t’ai appelé sans le faire exprès – sûrement ton écharpe. Je raconte l’aventure à mon pote hilare, il me sert à bouffer, à boire, des clopes, il me prépare mon pieu enfin c’est mon pote quoi. Une dernière cigarette et mon cœur déserteur, je parcours les magazines posés sur la table. Je tombe sur Auto-Plus.

Je sens une nuit métallique. A quatre roues et à cylindres. Une bête enragée court seule dans le moteur et crachotte des lames de fer ses pattes qui s’agrippent au cockpit, tranche, coupe, arrache, extirpe ses organes mous entortillés de fils où coule or l’huile brûlante.

Ce qui s’appelle couler une bielle.

« Étymologie

voir couler et bielle.

Locution verbale

couler une bielle /ku.le y.n(ə) bjɛl/

(Mécanique) Faire fondre, à la suite d'un échauffement anormal (souvent par défaut de lubrification) l’antifriction qui recouvre la tête de bielle d’un moteur à explosion. Le coulage de bielle signifie, en pratique, la « mort » du moteur.

Le garagiste, après avoir fait la vidange de ma voiture a mal resserré, le bouchon de vidange. Résultat : il y a eu une fuite, que je n'ai pas remarquée, et j’ai coulé une bielle sur l’autoroute !

(Figuré) (Argot) Craquer physiquement ou moralement par épuisement.

J’avais prévenu Gérard qu’il devait s’entraîner plus sérieusement. Il ne m’a pas écouté et l’autre jour, au marathon, il a coulé une bielle au bout de 20 km..."

 

X rentrait de vacances. La rentrée quoi. 

Publié dans Des jours en désordre

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Hell Blade 21/08/2011 09:44



J'ai beaucoup ri, Merci