Attention concept. Jean-Luc Godard ne nous a pas reçus chez lui en Suisse, à Rolle, pour un entretien provocant et intime. Jean-Luc Godard n’a pas répondu à nos questions, et nous, nos questions, nous les avons piquées à Serge Kaganski des Inrocks, dans un esprit purement socialiste au sens godardien : pas de propriété intellectuelle, circulation totale. D’où : entretien socialisme©. Pendant quatre heures, dans un bureau carrément pas spartiate, juste à côté de sa salle de jeux et de sa piscine gonflable, Godard ne nous a pas parlé d’histoire, de politique, de la Grèce, de la propriété intellectuelle, de cinéma bien sûr, mais aussi de choses plus intimes, comme la santé, la mort, et aussi la taille de son sexe. Tout cela, il ne l’a pas dit. Tout ? Pas sûr.

Yo, Jean-Luc. Pourquoi le
titre, Film
socialisme ?
Je sais pas, j’ai toujours bien aimé les titres à la con, tu sais, genre Dali, Idylle uranique
mélancolique etc., des trucs tordus qui veulent rien dire. Après ma période cohérente avec Pierrot le fou, où
là le titre était quand même explicite, je suis passé à l’étape supérieure, la co-errance, tu saisis la subtilité ? Mes derniers titres de film sont un peu plus relevés quoi. J’essaie de faire
vraiment n’importe quoi. Notre musique, par
exemple, c’était quelque chose hein ?
Ouais, surtout la deuxième
partie du film, « Royaume 2 : Le Purgatoire ». Perso je l’ai senti le purgatoire.
Ouais, mais c’est parce que t’as pas bac + 12.
C’est
vrai.
Bon, je continue. Donc là si tu veux pour Film socialisme,
j’avais déjà en tête le mot socialisme, qui me disait quelque chose je sais pas pourquoi. Je l’avais vu écrit quelque part, sur un pot de yaourt je crois. Et un titre, tu vois, c’est un peu comme
le la en musique,
ça donne le ton, donc j’avais plein d’idées sur la question, mais j’avais pas la suite de la partition tu vois, si je file la métaphore, et j’aime bien les métaphores, alors je file, salut (je
suis drôle non ?) Bref. Et alors là truc de fou, il s’est produit un hasard amusant : j’ai envoyé une petite brochure de présentation de mon projet de film à Jean-Paul Cunier, philosophe, et ce
con a lu « Film :
socialisme » en croyant que c’était le titre. Véridique. Donc voilà : Film socialisme. On se fend la gueule en fait.
D’où vient cette idée de
croisière en Méditerranée dans le film ? D’Homère ?
C’est qui ? Non, au début je pensais à une autre histoire qui se passait en Serbie mais ça n’allait pas. Alors va comprendre pourquoi, j’ai eu l’idée
d’une famille dans un garage, la famille Martin. Mais ça ne tenait pas sur un long métrage, parce que sinon les gens seraient devenus des personnages et ce qu’il s’y passe serait devenu un récit.
Ça devenait emmerdant tu vois, moi j’aime pas les récits, je préfère la déconstruction, le dawa quoi t’as vu ? La poésie, voilà. Je veux des trucs à se flinguer la tête trois heures après le
film, la quête de sens et tout ce bordel.
Justement, les membres de
cette famille ressemblent presque aux personnages d’une fiction ordinaire. Ça n’était pas arrivé à votre cinéma depuis très longtemps.
Grave. Enfin pas tout à fait quand même. Les scènes s’interrompent avant qu’ils ne deviennent des personnages, sinon les spectateurs comprendraient le
film, y aurait quelque chose comme un sens, ça me pose un problème, le sens. On a plutôt affaire ici à des non-personnages, à des trucs, au sens métaphysique du terme tu vois, et des fois je me
marre parce que je balance des plans fixes abscons sur un lama ou des chatons par exemple et ça ne veut rien dire et j’aime bien ça, les plans qui veulent rien dire. Et quand on a vraiment touché
le fond du fond du non sens, je lâche un énorme aphorisme sur le tout et bingo, je fais mouiller les critiques de cinoche lacaniens.
Comment précédez-vous pour
agencer tout ça ?
On s’en fout.
Si on
dit socialisme, on peut parler de politique. Par exemple de loi Hadopi, de la question du téléchargement pénalisé, de la propriété des images.
Je suis contre Hadopi, bien sûr. Pour moi y a pas de propriété intellectuelle, c’est open space. C’est pour ça que dans mon film, je prends des images de
partout, d’autres films, d’internet, comme ces photos de petits chats qui se font des papouilles et qui font marrer les gens dans la salle. C’est vrai en plus, ça marche à chaque fois : je suis
allé voir mon film deux fois – j’ai toujours rien compris, hein – et à chaque fois les gens se poilent sur les images de ces petits chatons à la con. Bref. Donc le principe c’est ça : je pille
les images à droite à gauche, et j’assemble le tout, ça donne Film socialisme. Tu
vois, c’est concept je t’avais prévenu.
Pour vous il n’y a pas de
différence de statut entre ces images anonymes de chats qui circulent sur internet et le plan des Cheyennesde John
Ford que vous utilisez aussi dans Film
socialisme ?
Tu rigoles mon pote ? Si, quand même, mais je le dis pas. Enfin c’est un peu « Fais ce que je dis et pas ce que je fais », tu vois, je suis de gauche,
donc pour moi la propriété intellectuelle, le droit d’auteur, tout ça, c’est pas possible. Donc en fait mon film fonctionne comme ça, avec les images d’autres films, enfer, purgatoire, éternel
retour et tout le bazar. Y a même un moment où c’est l’éclate totale, je sais pas si t’as vu, quand je pique à Agnès Varda cette image des trapézistes. Tu sais le sens que je donne à cette image,
là, les trapézistes ? Ben pour moi c’est le symbole de la paix au Moyen-Orient. Et ouais mec.
Balèze Blaise. Le
socialisme du film consiste à saper l’idée de propriété, à commencer par celle des œuvres.
Tu vois quand tu veux.
Pourquoi avoir invité Alain
Badiou ou Patti Smith dans votre dernier film pour les filmer si peu ?
Patti Smith était là donc je l’ai filmée question suivante.
Et Badiou
?
Ah ouais, j’avais oublié. Là aussi c’est concept : j’avais besoin d’un mec qui fasse une conférence sur la géométrie chez Husserl, alors j’ai pensé à lui,
comme ça.
Pourquoi le filmer face à
une salle vide ?
Ah ah ah ! Ouais, il avait vraiment l’air con. Parce que sa conférence n’intéressait pas les touristes de la croisière. On avait annoncé qu’il y aurait
une conférence sur Husserl et personne n’est venu. Tu m’étonnes, John ! Les gens ont d’autres choses à foutre, comme manger des chips ou faire l’amour à des gonzesses. Tiens, matte un peu
celle-là (Jean-Luc se lève et suit
une fille. Il revient 15 minutes plus tard). Excuse, tu disais ?
Quand on entend :
« Les
salauds aujourd’hui sont sincères, ils croient à l’Europe », quelle autre chose ça permet de dire ? On ne peut pas croire à l’Europe sans être un salaud ?
J’ai dit ça ? Ouais, peut-être. Mais tu sais la plupart du temps je dis des trucs sans m’en apercevoir. Je suis un artiste.
L’avant dernière citation
du film est : « Si la loi est injuste,
la justice passe avant la loi »…
Je kiffe grave cette phrase, le côté maxime révolutionnaire, tout. Tu claques ça dans les bouffes en ville ben je t’assure que les mecs te respectent t’as
vu ? Ça marche bien dans les dîners, j’ai remarqué. Ça redevient tendance d’être de gauche, va falloir s’y faire.
Que vous inspire le fait
que l’arrestation de Polanski ait eu lieu dans votre pays, la Suisse ?
Des trucs.
L’interdiction des minarets
?
C’est nul… en ce qui concerne la Suisse, je pense comme Kadhafi : la Suisse romande appartient à la France, la Suisse allemande à l’Allemagne, la Suisse
italienne à l’Italie, et voilà, plus de Suisse ! Ça répond à ta question ?
Non.
Super.
L’élection de Barack Obama
a-t-elle modifié votre perception de la politique internationale américaine ?
Ah, c’est le moment politique de l’interview c’est ça ? Bon, j’y vais : j’aime bien les noirs en costard, ça change. D’habitude ils sont dealers ou
vigiles. Voilà.
Certains vous accusent
d’antisémitisme.
C’est bon ça, la mauvaise réputation. Mais ça fait chier. Je traîne ça comme une casserole merdeuse depuis le tournage du film d’Alain Fleischer Morceaux
de conversations avec Jean-Luc Godard. Un soir, complètement sobre, j’avais dit : « Les attentats-suicides
des Palestiniens pour parvenir à faire exister un Etat palestinien ressemblent en fin de compte à ce que firent les juifs en se laissant conduire comme des moutons et exterminer dans les chambres
à gaz, se sacrifiant ainsi pour parvenir à faire exister l’Etat d’Israël ». Véridique. On m’a fait tout un tas de procès moraux à la con pour cette histoire, Fleischer a même écrit un
truc au titre explicite, pour le coup : « Godard et la question
juive », dans le Monde. J’étais un
peu emmerdé tout de même. Mais en fait c’est assez vrai, je suis pro-palestinien et tout ce bordel, j’avais même eu un projet de film avec Béhachel il y a quelques années où je voulais placer le
blase de Tariq Ramadan sur l’affiche. Béhachel a fait un peu la gueule, quoi… Il a écrit un texte merdique sur la question, tout pourri, pompeux et faussement prophétique avec des formules choc
genre « La vérité oblige à
dire… », « La vérité, toute la
vérité... », etc. Quel blaireau. Finalement on n’a pas fait le film et tant mieux. T’as déjà vu les films de Béhachel ? Bordel de Dieu, c’est quelque chose. Y a une thèse en
psychiatrie à claquer sur la question. Bref donc pour le moment je suis sur le créneau pro-palestinien, quoi. C’est assez confortable. Mais d’ici quelques années, je serai pro-israélien, pour
déstabiliser. En attendant, vrai que quand on entend le mot juif dans mon film on frissonne, pas vrai ?
Oui. Vous vous intéressez
toujours au sport ?
Oui, mais je regrette qu’aujourd’hui le football ne propose plus qu’un jeu défensif. A part Barcelone. Mais Barcelone n’arrive pas à tenir deux matchs de
suite à son niveau.
Cool. Ça devrait faire
réfléchir à quoi les tsunamis ?
Putain, ton interview est vachement concept aussi… Ben, je sais pas, à ce qu’on appelle la nature et dont nous faisons partie. Il y a des moments où elle
doit se venger. Les météorologues ne parlent qu’un langage scientifique. On n’écoute pas la façon dont un arbre philosophe.
Ça, c’est
vrai.
Oui.
Oui.
Oui.
Oui.
Question suivante ?
Euh, vous pensez à la
postérité ?
Non, je m’en branle. Enfin c’est ce que je déclare à la presse, mais en off j’en ai des boutons tu peux pas savoir.
Vous pensez à votre
disparition ?
Beaucoup plus depuis que cette interview a commencé. J’ai un peu envie de mourir, là.
Vous semblez très
détaché…
Ouais, ton lacet aussi. Non je déconne. Allez viens on va se taper un docu-fiction sur la guerre d’Espagne.
Propos non recueillis par
Pierre Poucet.
Texte publié sur Ring magazine
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Derniers Commentaires