Exercices de style

Vendredi 22 octobre 5 22 /10 /Oct 10:20

 

Attention concept. Jean-Luc Godard ne nous a pas reçus chez lui en Suisse, à Rolle, pour un entretien provocant et intime. Jean-Luc Godard n’a pas répondu à nos questions, et nous, nos questions, nous les avons piquées à Serge Kaganski des Inrocks, dans un esprit purement socialiste au sens godardien : pas de propriété intellectuelle, circulation totale. D’où : entretien socialisme©. Pendant quatre heures, dans un bureau carrément pas spartiate, juste à côté de sa salle de jeux et de sa piscine gonflable, Godard ne nous a pas parlé d’histoire, de politique, de la Grèce, de la propriété intellectuelle, de cinéma bien sûr, mais aussi de choses plus intimes, comme la santé, la mort, et aussi la taille de son sexe. Tout cela, il ne l’a pas dit. Tout ? Pas sûr.




Yo, Jean-Luc. Pourquoi le titre, Film socialisme ? 

Je sais pas, j’ai toujours bien aimé les titres à la con, tu sais, genre Dali, Idylle uranique mélancolique etc., des trucs tordus qui veulent rien dire. Après ma période cohérente avec Pierrot le fou, où là le titre était quand même explicite, je suis passé à l’étape supérieure, la co-errance, tu saisis la subtilité ? Mes derniers titres de film sont un peu plus relevés quoi. J’essaie de faire vraiment n’importe quoi. Notre musique, par exemple, c’était quelque chose hein ? 

Ouais, surtout la deuxième partie du film, « Royaume 2 : Le Purgatoire ». Perso je l’ai senti le purgatoire.

Ouais, mais c’est parce que t’as pas bac + 12.

C’est vrai.

Bon, je continue. Donc là si tu veux pour Film socialisme, j’avais déjà en tête le mot socialisme, qui me disait quelque chose je sais pas pourquoi. Je l’avais vu écrit quelque part, sur un pot de yaourt je crois. Et un titre, tu vois, c’est un peu comme le la en musique, ça donne le ton, donc j’avais plein d’idées sur la question, mais j’avais pas la suite de la partition tu vois, si je file la métaphore, et j’aime bien les métaphores, alors je file, salut (je suis drôle non ?) Bref. Et alors là truc de fou, il s’est produit un hasard amusant : j’ai envoyé une petite brochure de présentation de mon projet de film à Jean-Paul Cunier, philosophe, et ce con a lu « Film : socialisme » en croyant que c’était le titre. Véridique. Donc voilà : Film socialisme. On se fend la gueule en fait. 

D’où vient cette idée de croisière en Méditerranée dans le film ? D’Homère ?

C’est qui ? Non, au début je pensais à une autre histoire qui se passait en Serbie mais ça n’allait pas. Alors va comprendre pourquoi, j’ai eu l’idée d’une famille dans un garage, la famille Martin. Mais ça ne tenait pas sur un long métrage, parce que sinon les gens seraient devenus des personnages et ce qu’il s’y passe serait devenu un récit. Ça devenait emmerdant tu vois, moi j’aime pas les récits, je préfère la déconstruction, le dawa quoi t’as vu ? La poésie, voilà. Je veux des trucs à se flinguer la tête trois heures après le film, la quête de sens et tout ce bordel. 

Justement, les membres de cette famille ressemblent presque aux personnages d’une fiction ordinaire. Ça n’était pas arrivé à votre cinéma depuis très longtemps.

Grave. Enfin pas tout à fait quand même. Les scènes s’interrompent avant qu’ils ne deviennent des personnages, sinon les spectateurs comprendraient le film, y aurait quelque chose comme un sens, ça me pose un problème, le sens. On a plutôt affaire ici à des non-personnages, à des trucs, au sens métaphysique du terme tu vois, et des fois je me marre parce que je balance des plans fixes abscons sur un lama ou des chatons par exemple et ça ne veut rien dire et j’aime bien ça, les plans qui veulent rien dire. Et quand on a vraiment touché le fond du fond du non sens, je lâche un énorme aphorisme sur le tout et bingo, je fais mouiller les critiques de cinoche lacaniens.

Comment précédez-vous pour agencer tout ça ?

On s’en fout.

Si on dit socialisme, on peut parler de politique. Par exemple de loi Hadopi, de la question du téléchargement pénalisé, de la propriété des images.

Je suis contre Hadopi, bien sûr. Pour moi y a pas de propriété intellectuelle, c’est open space. C’est pour ça que dans mon film, je prends des images de partout, d’autres films, d’internet, comme ces photos de petits chats qui se font des papouilles et qui font marrer les gens dans la salle. C’est vrai en plus, ça marche à chaque fois : je suis allé voir mon film deux fois – j’ai toujours rien compris, hein – et à chaque fois les gens se poilent sur les images de ces petits chatons à la con. Bref. Donc le principe c’est ça : je pille les images à droite à gauche, et j’assemble le tout, ça donne Film socialisme. Tu vois, c’est concept je t’avais prévenu.

Pour vous il n’y a pas de différence de statut entre ces images anonymes de chats qui circulent sur internet et le plan des Cheyennesde John Ford que vous utilisez aussi dans Film socialisme 

Tu rigoles mon pote ? Si, quand même, mais je le dis pas. Enfin c’est un peu « Fais ce que je dis et pas ce que je fais », tu vois, je suis de gauche, donc pour moi la propriété intellectuelle, le droit d’auteur, tout ça, c’est pas possible. Donc en fait mon film fonctionne comme ça, avec les images d’autres films, enfer, purgatoire, éternel retour et tout le bazar. Y a même un moment où c’est l’éclate totale, je sais pas si t’as vu, quand je pique à Agnès Varda cette image des trapézistes. Tu sais le sens que je donne à cette image, là, les trapézistes ? Ben pour moi c’est le symbole de la paix au Moyen-Orient. Et ouais mec.

Balèze Blaise. Le socialisme du film consiste à saper l’idée de propriété, à commencer par celle des œuvres.

Tu vois quand tu veux.

Pourquoi avoir invité Alain Badiou ou Patti Smith dans votre dernier film pour les filmer si peu ?

Patti Smith était là donc je l’ai filmée question suivante.

Et Badiou ?

Ah ouais, j’avais oublié. Là aussi c’est concept : j’avais besoin d’un mec qui fasse une conférence sur la géométrie chez Husserl, alors j’ai pensé à lui, comme ça. 

Pourquoi le filmer face à une salle vide ? 

Ah ah ah ! Ouais, il avait vraiment l’air con. Parce que sa conférence n’intéressait pas les touristes de la croisière. On avait annoncé qu’il y aurait une conférence sur Husserl et personne n’est venu. Tu m’étonnes, John ! Les gens ont d’autres choses à foutre, comme manger des chips ou faire l’amour à des gonzesses. Tiens, matte un peu celle-là (Jean-Luc se lève et suit une fille. Il revient 15 minutes plus tard). Excuse, tu disais ?

Quand on entend : « Les salauds aujourd’hui sont sincères, ils croient à l’Europe », quelle autre chose ça permet de dire ? On ne peut pas croire à l’Europe sans être un salaud ?

J’ai dit ça ? Ouais, peut-être. Mais tu sais la plupart du temps je dis des trucs sans m’en apercevoir. Je suis un artiste.

L’avant dernière citation du film est : « Si la loi est injuste, la justice passe avant la loi »…

Je kiffe grave cette phrase, le côté maxime révolutionnaire, tout. Tu claques ça dans les bouffes en ville ben je t’assure que les mecs te respectent t’as vu ? Ça marche bien dans les dîners, j’ai remarqué. Ça redevient tendance d’être de gauche, va falloir s’y faire. 

Que vous inspire le fait que l’arrestation de Polanski ait eu lieu dans votre pays, la Suisse ?

Des trucs.

L’interdiction des minarets ?

C’est nul… en ce qui concerne la Suisse, je pense comme Kadhafi : la Suisse romande appartient à la France, la Suisse allemande à l’Allemagne, la Suisse italienne à l’Italie, et voilà, plus de Suisse ! Ça répond à ta question ?

Non.

Super.

L’élection de Barack Obama a-t-elle modifié votre perception de la politique internationale américaine ?

Ah, c’est le moment politique de l’interview c’est ça ? Bon, j’y vais : j’aime bien les noirs en costard, ça change. D’habitude ils sont dealers ou vigiles. Voilà.

Certains vous accusent d’antisémitisme.

C’est bon ça, la mauvaise réputation. Mais ça fait chier. Je traîne ça comme une casserole merdeuse depuis le tournage du film d’Alain Fleischer Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard. Un soir, complètement sobre, j’avais dit : « Les attentats-suicides des Palestiniens pour parvenir à faire exister un Etat palestinien ressemblent en fin de compte à ce que firent les juifs en se laissant conduire comme des moutons et exterminer dans les chambres à gaz, se sacrifiant ainsi pour parvenir à faire exister l’Etat d’Israël ». Véridique. On m’a fait tout un tas de procès moraux à la con pour cette histoire, Fleischer a même écrit un truc au titre explicite,  pour le coup : « Godard et la question juive », dans le Monde. J’étais un peu emmerdé tout de même. Mais en fait c’est assez vrai, je suis pro-palestinien et tout ce bordel, j’avais même eu un projet de film avec Béhachel il y a quelques années où je voulais placer le blase de Tariq Ramadan sur l’affiche. Béhachel a fait un peu la gueule, quoi… Il a écrit un texte merdique sur la question, tout pourri, pompeux et faussement prophétique avec des formules choc genre « La vérité oblige à dire… », « La vérité, toute la vérité... », etc.  Quel blaireau. Finalement on n’a pas fait le film et tant mieux. T’as déjà vu les films de Béhachel ? Bordel de Dieu, c’est quelque chose. Y a une thèse en psychiatrie à claquer sur la question. Bref donc pour le moment je suis sur le créneau pro-palestinien, quoi. C’est assez confortable. Mais d’ici quelques années, je serai pro-israélien, pour déstabiliser. En attendant, vrai que quand on entend le mot juif dans mon film on frissonne, pas vrai ? 

Oui. Vous vous intéressez toujours au sport ?

Oui, mais je regrette qu’aujourd’hui le football ne propose plus qu’un jeu défensif. A part Barcelone. Mais Barcelone n’arrive pas à tenir deux matchs de suite à son niveau. 

Cool. Ça devrait faire réfléchir à quoi les tsunamis ?

Putain, ton interview est vachement concept aussi… Ben, je sais pas, à ce qu’on appelle la nature et dont nous faisons partie. Il y a des moments où elle doit se venger. Les météorologues ne parlent qu’un langage scientifique. On n’écoute pas la façon dont un arbre philosophe.

Ça, c’est vrai. 

Oui.

Oui. 

Oui. 

Oui. 

Question suivante ?

Euh, vous pensez à la postérité ?

Non, je m’en branle. Enfin c’est ce que je déclare à la presse, mais en off j’en ai des boutons tu peux pas savoir. 

Vous pensez à votre disparition ?

Beaucoup plus depuis que cette interview a commencé. J’ai un peu envie de mourir, là. 

Vous semblez très détaché…

Ouais, ton lacet aussi. Non je déconne. Allez viens on va se taper un docu-fiction sur la guerre d’Espagne.

Propos non recueillis par Pierre Poucet.

 

 

Texte publié sur Ring magazine

Par Le Déserteur - Publié dans : Exercices de style - Communauté : Humour de tout genre
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Jeudi 21 octobre 4 21 /10 /Oct 17:44

 

Ce que nous dit Caroline Fourest



Si Caroline Fourest était un homme, on pourrait dire d’elle qu’elle a les couilles dans un étau. Critiquée sur sa gauche pour sa lutte contre l’islamo-gauchisme depuis 2006, sur sa droite pour ses prises de position anti-israéliennes – plus précisément anti-politique-extérieure-israélienne –, Caroline Fourest est globalement honnie par une bonne partie de l’intelligentsia française en raison de son combat contre les intégrismes religieux, chrétien, juif, ou musulman. A ce titre, Fourest a l’honneur d’être passée par toutes les positions possibles du Kâma-Sûtra intellectuel : la stalinienne, la pétainiste, l’intégriste, la pro-arabe, la sioniste… Plus récemment, un certain Paul Landau lui a proposé une  position toute avant-gardiste, une eurabienne… Autant, de qualificatifs, de pro, de contre, de pro-antis et d’anti-contre, autant de positions intenables, qui laissent songeur et invitent à méditer sur la richesse du Kâma-Sûtra intellectuel contemporain (sur ce dernier point, on peut également relever ce symptôme). Au moment où Caroline Fourest co-publie avec Taslima Nasreen le fruit d’un dialogue entre deux féministes laïques, Libres de le dire, un petit rappel des positions s’impose.
    

Le Kâma-Sûtra selon Fourest.


C’est de la pratique d’expert, faut reconnaître. Historiquement, Caroline Fourest commence son combat intello avec le provocant cunnilingus, préliminaire bien connu des adeptes du Kâma-Sûtra consistant à stimuler la vulve, le clitoris et l’entrée du vagin avec la bouche. En un mot, dès le départ Caroline est prochoice. Et féministe, grave. ProChoix, ce sera d’ailleurs le titre de la revue qu’elle fonde en 1997 avec sa fidèle partenaire Fiammetta Venner, créée au nom de la laïcité, des droits de la femme et des homos. Partie comme ça, Caroline ne s’attire pas tout à fait les sympathies de la droite intellectuelle. Et se met les anti-communautaristes sur le dos. Elle passe outre. Elle enchaîne avec un truc moins facile, un poil plus alambiqué, la fente du bambou, une position qui lui permet de s’attaquer cette fois-ci aux réseaux de la droite extrême (Le Guide des sponsors du FN), puis elle enchaîne avec la posture de l’enclume et va jusqu’au bout du sujet en mettant le doigt sur l’homophobie en France dans Les Anti-Pacs ou la dernière croisade homophobe. Problème avec cette dernière position : « la femme doit être souple. De plus, la stimulation n’est pas optimale », précise le Kâma-Sûtra. Surtout dans les années 2000, alors que la droite française prépare sa victoire aux futures érections présidentielles.

Progressivement, Caroline Fourest affine son art subtil. Elle trouve sa position préférée, avec la très classique position du missionnaire (version laïque) dans Tirs croisés, grâce à laquelle elle se stabilise un temps sur la thématique de l’intégrisme. L’avantage de cette position, somme toute assez efficace, réside dans son côté naturel, confortable, accessible à tous, sauf handicap notoire : Caroline peut ainsi élaborer une thèse – l’intégrisme est dangereux pour la laïcité. Bon… – préciser les termes du sujet – l’intégrisme, c’est « l’emprise autoritaire qu’exercent certains groupes sur la vie en société au nom de la religion ». Bien. – et se permettre quelques caresses aventureuses – l’intégrisme musulman est aujourd’hui un des trois intégrismes religieux les plus dangereux. Brrr. On frétille, on attend la suite. Car le problème avec cette position du missionnaire, c’est qu’elle reste peu originale et susceptible de devenir ennuyeuse. Caroline, enhardie, s’essaie alors à des trucs plus risqués, voire franchement underground. Elle prend tout le monde de court avec la posture de la balançoire. Ici, la femme tourne carrément le dos à son partenaire (elle peut même s’asseoir sur lui, en se servant des pieds comme appui) : c’est Frère Tariq et La Tentation obscurantiste – vilaine tentatrice, va – ouvrages dans lesquels la militante laïque titille un tabou de la gauche et s’attire les foudres d’une bonne partie de ses soutiens, Ligue des Droits de l’Homme, Monde Diplo, MRAP, altermondialistes (combien de divisions ?), le Réseau Voltaire, et même certaines féministes. C’est le début de la fin, elle est allée trop loin. A doxoland, anciennement Charlie Hebdo, célèbre boîte à idées échangiste du XXIème siècle, on l’accuse d’islamophobie, de traîtrise ; certaines boîtes tantristes parmi les plus radicales la présentent comme une porte-parole des thèses néoconservatrices pro-israéliennes… Caroline est bannie, elle perd tous ses amis. On lui refuse le tarif réduit pour femmes seules à l’entrée. On l’accuse même d’être une sioniste pro-arabe. Elle se désole d’avoir autant fricoté, d’avoir par trop joué avec les marges, les pratiques douteuses. Elle se console en se disant qu’après tout, ce n’est peut-être pas si fréquent, les sionistes pro-arabes... Mais tragédie du sort, le Kâma-Sûtra intellectuel contemporain propose peu de positions praticables pour femmes seules, écartelées entre le désir de positionnement ferme et laïque à gauche, et leur espoir de tendresse envers un « islam moderne » à droite. Que faire ?

Les mains baladeuses.


Faire un livre, pardi. Rappeler qui je suis, d’où je viens, où je vais ! Et pour cela me distinguer. Et pour me distinguer, me rapprocher.,vieille méthode aristotélicienne, exit le Kâma. D’où : Libres de le dire avec Taslima Nasreen.

On revient avec ce livre aux fondamentaux fourestiens : le missionnaire, la posture du ciseau, l’union de l’huître (critique de l’intégrisme, défense des droits de la femme, éloge de la liberté d’expression). Le tout avec la poétesse Taslima Nasreen (exilée bangladaise, traquée par des intégristes), bien plus virulente que sa compère dans la dénonciation de l'islamisme. Arrêt sur image. Tandis que Caro se limite à l’idée que le Coran n’explique pas en soi la violence de l’intégrisme islamique contemporain (l’islam en tant que religion doit être distingué de son instrumentalisation politique, l’islamisme), Taslima Nasreen, elle, en est revenue, du Coran. Ses pratiques sont carrément plus trash, osées. On commence avec la position dite de l’union du chat, vous pouvez vérifier, assez délicate, en guise de thèse principale : « L'islam ne peut pas être réformé » et la notion d'« islam modéré » n'a pas de sens. Enchaînement avec la position de l’Indra : les attentats du 11 septembre seraient la traduction directe de ce que le Coran commande de faire. … avec de telles pratiques exotiques, on devine que Taslima elle non plus ne rentre plus beaucoup dans les boîtes conceptuelles saoudiennes : « [A cause de cette religion], voilà ce que je suis à présent : une étrangère dans mon propre pays, une étrangère dans l'Inde voisine et une étrangère en Occident ». Et elle enfonce (le clou) en marquant l’absolue spécificité de l’islam aujourd’hui : « lorsque des juifs, des bouddhistes, des chrétiens ou des hindous me critiquent, ils ne mettent pas ma tête à prix. C’est toute la différence ». En un mot, le Coran est belliqueux, il est intrinsèquement violent et mortifère. Là, c’est à une spécialiste qu’on a à faire, c’est une position radicale, SM, franchement agressive, c’est la baffe, c’est l’obligation de revoir les typologies, la taxinomie et les étiquettes politiques, c’est de l’ultracisme laïque, je sais pas, c’est carrément la fameuse et impraticable position d’Andromaque, où la femme domine tout et peut « adapter à tout moment sa position pour éprouver le maximum de sensations ». Spécial big up to Taslima.

Rencart au Laïk Klub.


Les deux femmes se distinguent donc par leurs conceptions respectives de l’islamisme, et par leurs pratiques intellectuelles bien persos. Dont acte. Mais au-delà de ces divergences, elles se rejoignent toutes deux dans le combat laïque et féministe (Josiane Savigneau trouve évidemment le livre admirable). Sista Taslim’ et Caro’ se retrouvent donc tous les soirs au Laïk Klub, un bar branchouille et plutôt chouette de doxoland, mais situé dans un quartier pas forcément génial au carrefour des arrondissements communautaires et religieux – devanture régulièrement dégradée, grafs islamistes, tags homophobes, messages d’insultes. Et je raconte pas ce qui orne les murs des toilettes.

Et pourtant, malgré tout ce qu’on peut lui reprocher (cf. sur les murs des toilettes, je raconte quand même : « stal’ », « gauchiste », « chienne », « lesbienne », et cætera (1), Caroline Fourest a tout de même eu le mérite de s’attaquer à l’un des plus grands imposteurs de doxoland, Tariq Ramadan, et c’est ce sur quoi il conviendrait de s’attarder quelques temps avant de reprendre une activité normale. Vrai, on a des choses plus intéressantes à faire que de se balancer des amalgames grossiers à la gueule. Par exemple, manger des chips, ou fabriquer des colliers de nouilles.

Le XXIème siècle sera religieux, ou un peep show.


Il n’y a pas si longtemps de cela, on s’en souvient ou on s’en fout, un certain Paul Landau (Lurçat de son vrai nom) a qualifié Caroline Fourest d’ « eurabienne » – attention concept – suite à ses déclarations sur la politique de colonisation israélienne (ici). Il la soupçonnait d’être le « cheval de Troie de l’islamisation culturelle et politique de l’Europe » sous prétexte que l’intellocrate siège dans la fondation Anna Lindh, qui œuvre au dialogue euro-méditerranéen. Pour ouvrir un débat, ça ! Commencer direct et sans finesse avec la position de l’enclume, c’est ne pas connaître les usages, c’est les salir. C’est nous prendre pour des cons. C’est être simplet. Le procédé est courant, lorsqu’on est malhonnête, et il porte un nom, en rhétorique de bistrot : la synecdoque. Confondre la partie (le point de vue ponctuel sur un sujet précis, dit point G), avec le tout (l’argumentaire dont il est susceptible de constituer le pilier axiologique). Voyez, c’est con. Evacuée la nuance, oubliée la complexité. C’est tout simple, c’est le plus vieux métier du monde, c’est dans le Kâma-Sûtra des petits joueurs.

La dénonciation de la politique extérieure israélienne ne fait pas plus de vous un pro-palestinien que la critique de l’intégrisme musulman ne vous étiquette d’emblée pro-sioniste. Si l’on veut bien sortir du bafouillis conspirationniste élémentaire qui sert souvent d’outil rhétorique de base dans ce genre de débat théologico-politique houleux, et faire ça dans les règles de l’art, il faut rappeler que s’il y a bien un combat mené par Fourest depuis presque 15 ans, c’est celui de la défense de la position du missionnaire (version laïque). Point. Fourest pratique ses ébats intellectuels contre un fait politique, à savoir l’intégrisme, quel qu’il soit. Et si l’on a lu le Kâma-Sûtra de Fourest, si l’on a lu tout court, on sait que l’intégrisme n’a ni famille, ni patrie, ni dogme ; qu’il est un phénomène d’ordre strictement politique, associé à aucune religion en particulier mais à toutes potentiellement ; qu’il est la volonté d’imposer un régime totalitaire au nom de principes religieux, point. Une théocratie. C’est cela le fétiche du Kâma-Sûtra fourestien, et rien d’autre.

Caroline Fourest a en outre, faut-il le rappeler, le mérite de s’être attaquée à un imposteur déguisé en prédicateur musulman. On relira avec bonheur – et doigté – la toute fraîche réédition de Frère Tariq – subtil, tenace, documenté, travaillé – pour tenter de retrouver un peu de sérieux et de sérénité à doxoland où l’on condamne sans connaître et où le seul fait d’être trouvé « peu convaincant » à l’image dans le cadre d’un débat télévisuel formaté, réduit, calibré pour séduire et parler au plus élémentaire benêt agitant sa carte d’électeur, a valeur d’infamie et de bannissement des boîtes doxocrates échangistes les plus select. On constatera alors, le plus naturellement du monde, que le fond de la pratique fourestienne n’a pas bougé, qu’il s’est même un peu conformisé – sur ce point, le contraste avec les positions de Taslima Nasreen est extrêmement intéressant. En relisant, on constatera les plus de la traditionnelle mais pourtant si efficace position du missionnaire laïque en terrain islamiste. On verra, certes, que le partenaire, Tariq Ramadan, est particulièrement rétif, que l’héritier d’Hassan al-Banna ne résiste guère très longtemps à une traque minutieuse du double discours – pratique bien connue, mais pas du Kâma-Sûtra, dite du Taqiya chez certains musulmans. Et on terminera en beauté sur les intentions belliqueuses d’un prétendu islamiste moderniste (en réalité salafiste) qui lui aussi carbure aux techniques les plus grossières, pas gentleman ardent défenseur de la thèse du choc des civilisations –  fumeuse, qui cache une divergence d’intérêt entre clans religieux – dans lequel il entend bien mener à terme son entreprise de propagande en faveur d’un nouvel impérialisme religieux – la position dite du marteau genevois croissanté. Le tout sans Kâma-Sûtra.

On regrettera malgré tout que Caroline Fourest se cache en permanence derrière le voile pudique et somme toute assez convenu de l’humanisme, qui dit beaucoup et ne dit rien. Quoique. Peut-être une manière de se positionner toujours ferme sur le créneau athéologique – attention concept. On souhaiterait tout simplement l’entendre dire que ce qu’elle préfère, c’est tout comme moi : c’est le missionnaire.
Sans ironie, bien entendu.

Pierre Poucet


Caroline Fourest & Taslima Nasreen, Libres de le dire, Flammarion, 320 pages, 19 € 90.
Caroline Fourest, Frère Tariq, Le double discours de Tariq Ramadan, Grasset, rééd., 450 pages, 6 € 95.

 

(1) Un peu de latin, pour la classe.

 

Texte publié sur le magazine RING

Par Le Déserteur - Publié dans : Exercices de style - Communauté : NO COMMENT et COMMENT
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Mercredi 20 août 3 20 /08 /Août 17:46

LYRIQUE:

C'est à la croisée des chemins, non loin des étoiles de ma nuit que mes doigts fébriles tapotent le clavier pour te chanter, dans le langage musical et plastique des touches, une harmonieuse mélodie composée dans l'ombre de ton souvenir nocturne que la lune brune imprimait sur le bitume. Douce et délicate, cette mélopée exhale un parfum mâle et profond, aux senteurs boisées des forêts battues de pluies et de tempêtes.

 

ALEXANDRIN:

Quand à la nuit venue le sommeil me menace

D'effacer la douceur du jour où j'aperçus

Mon beau et tendre amour, je voudrais dans la glace

Figer la terre entière et enfin n'être plus

Jamais qu'à ses côtés, pieds et poings reliés

A son corps chaud. Je supplie, convoque les dieux.

Ils ferment mes paupières d'un subtil toucher

Et m'envoient des pensers où nous voguons à deux.

 

CONCIS:

Tu me manques

 

CELINIEN / CONCIERGE

Ca, c'était tout vu qu'il allait lui manquer son petit chéri au pierrot... y z'avaient pas encore passés trois jours ensemble qu'il en était tout gaga... Ca en dev'nait même gênant d'le voir traîner la pâte comm' ça pour rentrer chez lui... y fzait d'la peine à vrai dire... moi j'y disais des trucs rassurants... j'sais c'que c'est l'béguin. J'lui disais: t'en fais pas, tu vas l'revoir, les amoureux c'est comme la peste, ca r'vient régulièrement... mais on dirait q'ça l'rassurait pas... l'était comme mort à l'extérieur le pierrot, mais tout chaud en dedans. Ah c'était dur pour nous autres, y fzait pitié àla grand mère qu'aurait vendu toute sa boutique pour le voir s'détendre des zygomatiques. Pis un beau soir il est entré dans la maison tout beau tout frais pis y nous a déclamé comme des vers... y avait des fleurs plein la tête. C'était l'printemps dans tout l'immeuble. L'est même aller embrasser la concierge q'a d'la barbe et des poils sur le bras qu'est plein d'taches. J'vous aime qui lui a dit. Ben ca nous a fait un choc... à nous autres.

 

KAIRA:

Tain jt'e kiffe. ma parol, t'es trop beau, pi tu parl ben plus. Tain l'délir, truk de ouf, jamé vu un keumé sa com. Sa va sinon?

 

SOCIOLOGUE:

Les conditions sociales d'une jonction sexuellement et intellectuellement compatible entre des acteurs sociaux aux habitus clivés et d'une pente de trajectoire similaire dégagent un espace des possibles d'une rencontre favorable à la faveur des dispositions, schèmes de classement et de hiérarchisation représentationnelles approchantes. L'homologie structurelle des positions dans les champs respectifs devrait statistiquement nous pousser à conclure à une manifestation émotionnelle de durée variable dans le temps long mais à forte intensité réactionnelle, communément appelé "bonheur".

 

HOUELLEBECQUIEN:

Nous avons traversé des espaces sensibles

nous avons rencontré des mondes immobiles

et nous avons cherché, loin de tous les possibles

l'amour, cette abstraction.

Maintenant que nous sommes

que notre âme minuscule,

à demi condamnée,

s'efface entre les plis,

nous avançons sereins.

Nous lâchons les commandes

dans tes yeux je le vois,

le futur se dessine:

c'est un néant glacial

ouvert sur le grand rien.

C'est à peu près tout comme

La boite de ravioli monoprix

encore ouverte sur ma table de nuit.

Les asticots s'agitent

leur corps est presque froid.

Mais je sais mon amour

que nous aurons un jour

au moins une seconde

d’une plate éternité

 

PREFECTORAL:

Vu les conditions relatives à notre rencontre réalisée le dimanche 10 aux alentours de 14H,

Vu les dispositions de l'article 22 b, alinéa 458, et les conditions météorologiques y afférant,

Vu que c'est moi le chef

Vu que, enfin presque parce que j'ai des ordres quand même,

JE décide:

Que Monsieur X sera régulièrement convoqué par Monsieur Le Déserteur

Que ce dernier n'est pas exempt de manifestations de joie à la vue dudit X,

Que ces deux administrés peuvent, avec mon autorisation, positionner un

paratonnerrre sur leur chef afin de recevoir de plein fouet les foudres

amoureuses disposées ci dessus la ville de Lille, 59000, Nord.

ETC,

... ... ... ... ... ...

MOI, enfin...

 

Hourra! (emoticône enthousiasme)

Je t'attends, le coeur plein de petites boules. C'est Nöel dans mon poitrail.

Par le déserteur - Publié dans : Exercices de style
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