Avoir trente ans en 2009

Dans la vie, il y a deux genres de types. Ceux qui défendent leur place ; et ceux qui luttent pour en avoir une. La frontière n’est pas mince. Définitivement, j’appartiens à la deuxième catégorie.

Je ne fréquente que de très loin le bonheur, cette tranquillité payante. L’absence des troubles, la sérénité, la sécurité, j’ai appris à laisser ça aux mannequins des catalogues Ikea ou aux yoginis. Le bonheur est trop cher pour moi.

 

Je n’aurai pas ma place dans les livres d’histoire ; encore moins dans un quelconque roman. Je ne suis pas un Octave Mirbeau. Je ne suis pas un héro balzacien. Je ne suis même pas un antihéro houellebecquien. Pas connu de révolution,  porteur d’aucun témoignage, je n’ai même pas vécu les camps. Ni même eu la chance de faire la guerre. Les idées, l’engagement, la chaleur d’une patrie, tout cela était mort bien avant moi. Je suis né trop tard dans un monde déjà vieux. La jeunesse n’a même pas duré. On m’a découvert mort aux alentours de mes vingt ans. J’avais abandonné.

 

Je ne laisserai surement pas grand-chose derrière moi. Une empreinte écologique, quelques combinaisons binaires, une vague figuration dans un album photo papier destiné à des enfants que je n’aurai pas. On passera vite à autre chose. On passera vite.

 

J’aurai trente ans en 2009. Même les chiffres ne sont pas avec moi. Rien de rond, de percutant. Je n’ai pas l’heur de proclamer lyrique, les yeux au ciel et plume en main : « Ah, avoir vingt ans en 45… » ; ni même la force d’écrire un essai mélancolique dans la foulée. J’admire ceux qui un jour ont pu croire à de telles formules : « Je le suivrai car il est mon maître » en des temps troubles où le passé pouvait servir de refuge, où les maîtres s’appelaient Bernanos, Mao ou Pétain. Je n’écrirai pas non plus de « Lettre au père », de manifeste ou de traité avant-gardiste. Je ne dénoncerai jamais de juif à la Gestapo ; je ne soulèverai jamais de barricades pour une quelconque libération. Du passé je ne peux pas faire table rase : je n’en ai pas. Je suis condamné à l’éternel présent.

Restons dans la platitude.

Respectons l’époque.

Lisons le journal.

 

Pour obtenir une minute d’existence dans ce monde, il me faudrait déployer une énergie considérable. Un effort surhumain. J’imagine un insecte pris dans une toile, l’araignée qui se rapproche; comme dans ces mauvais rêves de captivité.

Ou il aurait fallu que je naisse ailleurs, ou quelques minutes plus tôt. Ou plus tard. Et encore. On est dans l’improbable. Là aussi, triste constat : c’est un simple calcul mathématique. Pas de place pour la fantaisie, le rêve, les desseins romanesques.

Respectons l’époque.

 

Le monde m’est personnellement hostile. Parfois, je me demande si cette construction de la réalité que j’élabore est la bonne. Dans les périodes de doute, je déconstruis cette croyance et je consulte avidement ma psychanalyste. Je m’aperçois très vite que rien n’existe hors de moi et je reprends tout depuis le début. C’est un exercice fatiguant.

Souvent je fréquente les centres de repos.

 

Mon premier séjour : la découverte du sens du mot « blanc » ; l’idée d’une totale communion avec le Temps.

 

Il y a quelques années de cela, j’étais encore tout frétillant. Ma bouche s’ouvrait seule face au monde et débitait des paroles pleines de sentiments purs et d’intelligence. La poésie me venait naturellement. Les muses m’avaient choisi, touché du doigt plume à l'oreille. Je connaissais la magie des mots, je maitrisais des passions élégantes. J’étais alerte, allègre et toujours en mouvement ; spontané, vif. Un peu grec. Je vois très nettement une image de moi, le teint halé et les yeux clairs, muscles saillants sous une chemise de coton bleu, traversant un corps de ferme du cœur de la Sarthe. La poitrine gonflée de vie, une conscience aigue des choses, des champs de maïs à perte de vue et le futur pour horizon. J’avançais d’un pas mâle et franc. C’est la dernière image qu’il me reste de moi. C’est finalement peut-être la dernière image de mon enfance. Surement au loin entend-on le croassement d’un corbeau. Ensuite je disparais.

 

Je reviens un an plus tard, jour pour jour, au même endroit. Rien n’avait changé. Un soleil magnifique., l'horizon pour seule perspective. En moi, tout était détruit. Mes ruines mentales pour seul refuge. Je suis devenu romantique. Puis fasciste.

C’est une pente naturelle.

 

Une révolte plus sombre et plus profonde m’a gagnée. Je ne l’ai pas comprise. Pas assez tôt pour en faire quelque chose de valable. Elle m’a lentement grignoté, comme un cancer. On en parlait beaucoup à ce moment là. Dans un sens, je pouvais me consoler en me convaincant que je suivais une mode.

Je respecte l’époque.

Je lis le journal.

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              Je suis chercheur. En quoi je me le demande encore. Sciences humaines je crois. Toujours est-il que je suis tout de même parvenu à faire une profession de mon état mental. C’est déjà pas si mal. Je suis payé pour ça. On me pose souvent cette question d’ailleurs :
- T’es payé pour ça ?
- Ben oui.
             Suit un couplet d’indignation sur le gaspillage de l’argent public dans des recherches inutiles, à plus forte raison pour un mec qui bosse sur des trucs dont tout le monde se fout – ce avec quoi je ne suis en complet désaccord au demeurant. Puis s’enchaînent diverses allusions au traditionnel paradigme de l’utilité marchande à travers l’éloge de la recherche appliquée, des débouchés industriels et techniques des avancées de la science, de la vraie, la dure, etc., etc., ce dont je commence à me foutre, par ailleurs. C’est seulement ensuite que les importuns se permettent une petite intrusion dans mon univers personnel, après avoir dégueulé le leur, en me demandant :
- Au fait, sur quoi tu bosses précisément.
            Les choses se compliquent drastiquement à ce moment là. Des milliers de flashes crépitent en une seconde à l’intérieur de ma poitrine. Je me sens irrigué d’un sang neuf. Gonflé. Puis plus rien. Le vide. Je m’éteins. Je résume :
- Les intellectuels.
           En général la conversation s’arrête à ce seuil d’investigation et c’est très bien ainsi. Je ne déplore rien. J’ai ressenti une flamme, ça me suffit. Je ne cherche pas à fréquenter l’humain de trop près. C’est dangereux. Mon directeur de thèse me le répète souvent, avec ses mots à lui, du moins c’est ce que j’en retiens.
- Vous êtes trop sensible Perrin, vous allez vous ruiner.
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           De toute façon, la sensibilité, ça n’est plus pour moi. Non, vraiment. Les pleurs, les tourments de l’âme, les égarements de l’esprit, l’imagination qui s’enflamme… le cœur… j’ai donné : c’est marre. L’Humeur ne m’habite plus, non. Et tant mieux. Je ne lui demande rien. Rien de solide là dedans. D’ailleurs, si je cherche du solide autour de moi, je n’aperçois ni murs, ni meubles. Rien.

            Je me revois au moment de mon entrée dans le Monde. Devant moi un jury composé de deux personnes, s’apprêtant à juger mon potentiel sur la base d’un entretien de personnalité, maîtres de mon avenir. Epreuve ultime de l’admission après une série de tests d’épuration sélectifs. Je sais que je dois jouer le jeu pour faire la même chose qu’eux tout le reste de ma vie. Le soleil frappe en pleine vitre dans leur nuque. L’homme a l’air mort intérieurement. La femme, sur sa droite, une incarnation semi vivante de la sécheresse. Chaussée de lunettes rectilignes, sans courbes, le regard noir, martial, elle me mitraille pendant vingt minutes. Je n’ai que mon cœur et ma passion à lui offrir en répondant. Je ne suis pas des leur. Impropre. Je suis éconduit. Brutalement.
L’impression d’une avalanche.

           Même scène, un an plus tard. Je suis un autre. Je leur assène des vérités dures, je leur démontre l’assurance. Je défends, j’attaque. Je suis un roc. Je mens effrontément avec la conscience de le faire. Je me permets l’ironie. J’assène des maximes. Je cite pêle-mêle en faignant de les maitriser Rousseau, Voltaire ; ils semblent circonspect. Vieillot ? Je bifurque, reprends avec du BHL, j’enchaîne sur la mondialisation, le proche orient. Au détour d’une phrase, je place le saint des saints : flexibilité. Je tiens le monde dans un mot.
Je suis un autre. Ils sont séduits. Ils m’acceptent.
Je rentre dans le Monde. Et je meurs.
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          Tout est parti de là, ou mieux, si je remonte encore suivant le principe généalogique que je me suis fixé, je vous l’indique, ça remonte à l’épisode de la veste. Je devais avoir quinze ou seize ans et des envies furieuses d’ascension sociale commençaient de m’agiter. Je comprenais bien qu’issu d’un milieu social tel que le mien, les choses ne se présentaient pas sous les meilleures augures. Néanmoins, j’avais la chance d’avoir eu des parents consciencieux, je veux dire, des parents qui avaient bien intériorisé les normes de leur milieu : travaille et bosse.
          Ils m’ont placé dans les institutions les plus prisées et les plus sélectives que leur bourse de fonctionnaire moyen leur permettait de convoiter. Parce que j’y suis passé par l’école publique. Mais j’avais de drôles de rêves quand je rentrais le soir, tout torturé : l’institutrice tentait de me violer et j’assistais nu aux cours sous les huées de mes camarades immigrés. Après un échec prolongé chez les prolétaires, il a bien fallu se rendre à l’évidence : je méritais mieux. Lens possédait quelques institutions privées avec des noms de saint en devanture. C’était toujours mieux que les arabes de la ZUP qui tentaient de me voler mes manteaux. J’ai donc grandi au sein d’un microcosme bourgeois-de-province dont certains éléments se réclamaient encore du catholicisme en se maquillant la gueule et les sentiments.