Bouffer froid

I. 1.

Un inconnu.
Un deuxième inconnu.


Le premier - Qu’est-ce que vous me voulez ? Je le vois bien, vous me regardez depuis tout à l’heure, en coin. Comme un crabe.
Le second - Moi ? Rien.
Le premier - Mais si. Vous me suivez. Vous me suivez mentalement alors que je tente de fuir. De faire le point.
Le second - Fuir quoi ?
Le premier - C’est pas vos oignons. C’est des trucs qui me regardent moi. Je vous connais pas j’ai pas à vous rendre de compte.
Le second - Ah bon ?
Le premier - Parfaitement monsieur, nous sommes en démocratie et la démocratie c’est ma liberté.
Le second - Oh vous savez, moi, la politique…
Le premier - Je vous parle pas de politique, je vous parle de principes élémentaires. La liberté ca vous dit quelque chose à vous ?
Le second - Les emmerdes.
Le premier - C’est pas faux. Mais en attendant je vous demanderai de bien vouloir arrêter de me casser les couilles. J’ai des trucs à penser.
    …
Le premier - Bon allez-y dites parce que je sens que ça peut durer longtemps, alors autant en finir voulez vous ?
Le second - Votre lacet est défait.
Le premier - Quoi ? Et alors ? Vous me faites autant chier pour un lacet défait ? Ca vous parait pas un peu disproportionné ? Est-ce que je la ramène moi parce que… parce que… parce que votre mèche de cheveu dépasse et qu’on voit pas votre regard. Ca rassure pas. Ca effraie. Vous êtes un mec effrayant, là !
Le second - Vous pourriez vous blesser.
Le premier - Je m’en fous ! Lâchez moi maintenant avec vos histoires vous allez m’attirer la poisse. C’est pas possible merde.
    …
Le premier - Bon vous avez gagné, là, je le refais, là, vous êtes content ? Alors dégagez de ma vue maintenant.
    Il refait son lacet mais laisse l’autre pendant.
Le second - Mais…
Le premier - Quoi  encore ?
Le second - Rien, rien…
Le premier - Alors foutez-moi le camp.
Le second - Je vous aurai prévenu.
Le premier - Comment ca ? Des menaces maintenant ? Arrêtez hein ? Je vais appeler la police ! Au secours, à l’aide, on m’agresse !
Le second - Bien, bien… mais je vous aurai prévenu.
    Le second sort.
Le premier - Aide ! Aide ! Pitié !

I. 2.

L’inconnu 2 et sa femme

L’inconnu 2- On mange quoi ?
Sa femme - Du vinaigre.
L’inconnu 2- Et ?
Sa femme - De l’huile.
L’inconnu 2- Une salade quoi.
Sa femme - En quelque sorte.
L’inconnu 2- Ah.
Sa femme - Sinon ?
L’inconnu 2 - Sinon quoi ?
Sa femme - Rien.
L’inconnu 2- Ta journée ?
Sa femme - Journalière.
L’inconnu 2- Par rapport à la semaine ?
Sa femme - Quotidienne.
L’inconnu 2- Pas trop dur ?
Sa femme - Non.
L’inconnu 2- Normal quoi.
Sa femme - Normal.
L’inconnu 2- Et sinon ?
Sa femme - Rien.
L’inconnu 2- Normal quoi ?
Sa femme - Normal.

L’inconnu 2- Tu t’es jamais demandée ce qui pouvait bien faire que tous les deux on s’entende, que ça marche ?
Sa femme - Non. C’est pour ça que je t’ai épousé.
L’inconnu 2- Ah… Donc si je comprends bien, le ressort de notre amour, c’est l’absence de question.
Sa femme - Je confirme.
    …
L’inconnu 2- T’as jamais eu envie de tuer quelqu’un ?
Sa femme - Si. Plusieurs fois.
L’inconnu 2- Normal.
Sa femme - Normal.
L’inconnu 2- Et ?
Sa femme - Et maintenant les questions c’est terminé. Plus une avant la semaine prochaine, j’ai trop donné pour ce soir.

I. 3.

L’inconnu 2, un agent de police. Devant l’immense porte d’une prison.

L’inconnu 2 - Laissez-moi rentrer… J’ai rien fait de  bien. S’il vous plait, laissez moi rentrer, laissez moi retourner dans ma cellule, je serai gentil je vous le promets. Allez, soyez sympa… je suis un assassin merde !
L’agent de police - Vous êtes libre.
L’inconnu 2 - Mais puisque je vous dis que je suis dangereux ! Laissez-moi rentrer par pitié. J’ai tué mes gosses au fusil à pompe. C’est pas rien quand même…
L’agent de police - Vous êtes libre.
L’inconnu 2 - Mais je veux pas être libre ! J’en ai rien à foutre de ta liberté. Venant d’un agent de la paix en plus, si c’est pas un coup dans le dos qui se prépare ça ! Ca y est, j’y suis : vous allez me tirer dessus une fois le dos tourné c’est ça ? OK alors, j’y vais.
    Il fait volte face, sourire aux lèvres, fait trois pas puis s’arrête.
L’inconnu 2 - Ben alors, qu’est-ce que vous attendez ? Oh ?! Allez, soyez sympa, achevez moi, quoi. Oh ! Faut que j’y retourne là, merde. Qu’est ce que je vais faire dehors moi ? Je suis inapte. Impropre à tout usage. Franchement, personnellement, en toute amitié, vous me voyez libre moi ? Mais qu’est-ce qui va m’arriver ? Mais qu’est-ce que je vais faire ? Où je vais aller ? Par pitié…
L’agent de police - Vous êtes libre.
L’inconnu 2 - Non, je suis con-di-tion-né ! Vous me voyez libre vous ? Oh, je vous préviens je vais faire un massacre si vous me laissez sortir pour de vrai ! Y va y avoir du sang, ça va couler ! Tu me crois pas dis ? Tu me crois pas ? Attends je vais te montrer… je vais te montrer de quoi est capable un homme libre !
L’agent de police - Vous êtes libre.

I. 4.

   Le soir. Deux bourgeois, bras dessus bras dessous, sortent d’une galerie. Ils descendent une avenue.

Antoine - On aurait eu tort de se priver hein ? Quand même, quel spectacle ! De toute beauté ! Quelle performance ! Non, là, on a atteint des sommets dans la déconstruction de l’art. Rien. A proprement parler, rien! Il n’y avait rien. Pas de tableau, pas d’expo, pas d’auteur, pas de galerie. Rien... on est bien au vingt et unième siècle. Je m’en rends compte. Si si, on a touché à quelque chose de profond là. Je me demande bien ce que ça pourra être la prochaine étape… pas de spectateur peut-être.
Jeanne - C’est-à-dire que… l’absolu vient d’être dissous dans un régime de singularité parfaite. La spécificité situationnelle de l’artiste s’affirme en même temps qu’elle se nie et l’artiste a bien senti cette tension. D’une certaine manière, l’hystérèse objective due à sa position arrière-gardiste lui impose un double bind, une pleine et entière a-détermination. Après tout mon ami, si on y pense bien : déterre – mine…
Antoine - ... Ouais. J’ai faim.
Jeanne - Oh, moi, tu sais, la relativité de mes besoins…
Antoine - Est-ce que parfois, je dis bien parfois, il t’arrive – ou il t’est arrivé – de ne pas… comment dire… de ne pas… juste de ressentir quoi… ça t’arrive ?
Jeanne - Disons que… non.
Un inconnu surgit, poignard à la main, au coin de la rue.
L’assassin - Ne bougez plus. Videz vos sacs, ouvrez vos portefeuilles, lâchez vos bijoux. En bref, crachez la thune.
Jeanne - Mais qu’est-ce que cela signifie ?
Antoine - Merde, je crois qu’on est en train de se faire braquer.
Jeanne - Mais qu’est-ce que tu racontes ? C’est absurde ! Ca me rappelle l’exposition de Marc Sawick l’année dernière. Un truc de dingue, non ? Tu te rappelles?
Antoine - Je sens que je perds patience… Monsieur, avec tout le respect que je vous dois, et malgré le différend qui nous oppose pour je ne sais quelle raison encore, je vous saurais grès de bien vouloir exposer à ma compagne les motifs de votre intrusion dans notre univers calme, conceptuel certes, mais paisible.
L’assassin - Bien bien bien. Je crois qu’il va falloir que je vous explique la situation madame. Je suis ce que l’on pourrait appeler un criminel multirécidiviste notoire. Un assassin, quoi. Si si. J’ai en ma possession un objet contendant qui me donne un avantage absolu dans cette rencontre ma foi fortuite. Que voulez-vous, je m’en remets au hasard qui juge si bien et fait si mal. Nous sommes trois, vous possédez quelque chose que je n’ai pas, et je suis seul et armé. En somme, vous êtes dans la merde. Aussi en cet instant précis, je vous demande de bien considérer la chose suivante : je vous braque. Ce n’est pas halloween mais si vous aviez l’obligeance de bien vouloir ouvrir vos bourses, je vous en serais infiniment reconnaissant car cela m’empêcherait de vous abimer la gueule. Car je suis, contre les apparences j’en conviens, un esthète dans ma catégorie, et l’idée de creuser un sillon dans votre joue – que vous avez fort belle madame – me déplairait au plus haut point, ce qui pourrait, au final, accroitre mon courroux et les dommages que vous auriez à subir. Ainsi, et contre les convenances du beau monde, veuillez fermer vos gueules et ouvrir vos sacs. Je sais, je mêle les genres, mais j’improvise un peu.
Jeanne - Monsieur, vous improvisez à merveille ! Quelle verve ! Où vous produisez vous ? Je veux absolument connaitre vos références ! Nous avons des amis qui pourraient fort bien vous aider dans votre entreprise, si tant est qu’elle réoriente ses ambitions vers de plus nobles finalités.
L'assassin - Vous dites?
Antoine - Mais merde ! Tu vois pas qu’on est en train de se faire plumer connasse ? Ca t’échappe le principe de réalité ?
L’assassin - Non non, attendez monsieur, madame m’intéresse. Et j’intéresse madame visiblement.
Jeanne - Absolument très cher. Vous posez à merveille le problème de la fragile et contingente condition humaine, et ce dans les termes les plus crus. Voilà ce qui manque à l’art aujourd’hui : un réalisme animal, qui sache traduire la frustration dans son acception la plus franche, la plus cruelle. La plus féroce. Laissez-moi le temps, et je ferai de vous un artiste. Que dis-je : l’artiste de la vérité retrouvée.
L’assassin - Combien ca paie votre truc ?
Jeanne - Ca peut chercher loin. Dans les 5000 euros l’expo. Sans compter les ventes.
L'assassin - Les ventes de quoi ?
Jeanne - De vos œuvres, très cher.
L’assassin - Mais… disons que j'en aurai pas des d’œuvres.
Jeanne - Eh bien créez-les ! Faites ! Donnez libre cours à votre imagination fantasque et morbide. Tuez, écartelez, éventrez si Dieu vous le permets. Du moment que cela fait parler de vous !
L’assassin - Y faut que j’y réfléchisse. Combien vous avez dit déjà?
Une musique se fait entendre du haut d’un balcon d’un immeuble bourgeois.
L’assassin - J’adore cette musique.
Jeanne - Vous aimez Schubert ? Diable!
L’assassin - Je pense, madame, que la providence ne nous a pas placé sur un chemin commun sans une certaine arrière pensée.
Jeanne - J’en suis persuadée mon ami. M’accorderiez-vous cette danse ?
L’assassin -Avec grand plaisir.
      Ils dansent ensemble, tandis qu’Antoine saisit le poignard et s’engouffre dans la rue.


1.5


L'agent Alpha. Omega

L'agent alpha: Dis donc, tu te souviens de dédé le niçois ?
Omega : Souviens plus
L’agent alpha : Mais si, l’aut’ tordu, qu’avait pris quinze ans à l’ombre pour dérapage si tu vois c’que j’veux dire.
Omega : Vois pas ce que tu veux dire.
L’agent Alpha : Mais si bordel, l’affolé du XVème qu’a butté sa femme et ses gosses avant d’aller braquer la Générale en plein 14 juillet, tu vois le symbole. Un esthète j’te dit, un mec comme on en fait plus d’puis 30 ans, qu’y avait sa philosophie bien à lui. Un humaniste quoi. Des mecs comme ça aujourd’hui t’en vois plus que dans les films. Pis j’aime autant t’dire qui savait causer.
Omega : Dédérapage qu’y s’faisait appeler chez les chinois.
L'agent alpha : Ouais, faut dire qu’y z’ont pas trop supporté son histoire d’anthropophagie, ses principes comme quoi ya que les chinois qui se mangent… Le mec y réfléchit, certes, mais y a un moment où y a des limites. Quand tu philosophes jusqu’à ce point là moi je dis que ca devient surnaturel. Y a plus qu’en taule que ca devient supportable.
Omega : Alors hop, en cabane le bouffeur de chinectoques
L'agent alpha : Tu rigoles, y est sorti avec tous les honneurs le mecton, caméras, plateaux télés et interviews, tu peux y aller, y avait tout compris. Tiens, si ça se trouve, y a p’t’êt que’que part lancé une mode. J’te dis : un artiste. Un genre quoi.
Omega : Moi j’aime bien les spéciaux. Y m’redonnent un peu d’espoir en l’humanité.

La suite? Envoyez message secrétaire.


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