Les nerfs V

18 heures et t'es déjà plein. On t'en a trop filé t'as enquillé et t'es parti tout seul, tout en sel. Tu recueilles maintenant tout le liquide qui pendouille de ta langue gonflée à bloc t'es plus qu'un soc. Forcément. Seul en sel en sol de merde. Faut quand même pas imaginer des solutions à tout ce bordel. T'en vois deux ou trois, comme une vague esquisse que tu comprends pas, t'attends l'expo, faut voir le cocktail. Tu te dis ouais, pourquoi pas. Allez vas-y, fonce et défonce tout ce que tu peux. Tu trouveras bien une épaule sur laquelle dégueuler. Te vider un peu. Ca leur fera pas de mal. Sûr? On s'en fout.
  OK, direction le cocktail. Tu prends ton froc sale qui te colle aux jambes putain qu'est-ce que c'est là dedans qui pue comme ça? Subitement tu penses à Jean D'Ormesson, là, tu sais pas pourquoi, souvenir d'une autre rive. T'enfiles le vieux pull de ta mère morte à Noël en plein sapin, des boules, des putains de père Noël rouges de sang, tout ça ça luit en toi comme une guirlande de boyaux. Ouais, c'est sûr ce soir, c'est direction l'épaule de l'autre. Pure épure, tu te sens d'humeur cadeau. Tu vas montrer. Tu vas démontrer. Vas-y enfiles. Merde on sonne, tu prends pas le temps de mater dans le juif. T'ouvres: un connard de pompier qui prolifère des calendriers. Tu lui dis: sympa les maisons en flamme pour Noël, faites dans le caritatif? Z'avez pas des enfants battus ou écrasés ce genre de truc ? Trois euros. Trois qu'y m'dit. Je compte. Ca fait quand même pas mal, j'ai ma dose, perso.... pour trois euros. Tu lui lâches quelque chose que t'oublies aussitôt, une phrase proche de va te faire enculer. Vu sa réaction, c'est pas vraiment ce qu'il attendait. Tu t'imagines que quand ta chair se boursouflera de petites bulles croustillantes parce que cette fois, t'auras vraiment décidé d'allumer le gaz, il se fendra bien la gueule, le pompier. Ouais, il racontera ça à sa petite femme et à sa petite chieuse dans son lit avant qu'elle s'endorme pour qu'il aille niquer tranquille. Et puis t'es content. Finalement. Eh quoi... c'est la première relation sociale que t'as eue depuis deux mois.

  Dehors c'est une putain de jungle, t'as la neige qui te frappe la joue et les flocons te rentrent dans le nez, tu craches. Déjà. Ca va être fort ce soir, très. Tes grolles sont déjà trempées de l'intérieur parce que t'as des trous sur le talon et tu sens que ça te monte au nez. Déjà. Ouais, déjà. C'est que le début. Putain, ce qu'ils vont prendre.
  Tu vois bien l'épaule, là.
  Malade? Toi? Mais non! C'est juste une polyphonie passagère. Tu sais comment il appelle ça Barrès? La polyphrénie. Voilà c'est ça. T'es juste un peu mal en point quoi, t'as de l'humeur comme on dit. Ouais Stendhal. Ca t'a un peu contrarié de te réveiller à 18 heures avec une gueule de bois. Faut juste l'entretenir. C'est comme ça qu'on soigne le mal: par lui même. C'est l'imparfait du présent; c'est la victoire de l'impensé. Toujours adroit, ouais. Toujours adroit. Vodka pure.

  Sur la route tu croises des gueules, encore. Toutes réjouies. C'est Noël forcément. T'as la grande roue qui te tombe dessus quand t'arrives sur la grand’ place. Trop de grand, t'as envie de petit, rien à faire. Alors tu piétines des trucs sur le sol pour le plaisir de les entendre craquer, marrons grillés sur les pavés. Sachets plastique, parfums sépho sapho salope, articles sport, dernier Goncourt, mickey hilares sur mes couilles, ça sent la belle merde. Tu repenses à ta mère. Le sang. Les pères Noël. Ca va chier. Ca va chier grave. T'as bien envie de te faire péter les dents par le premier clodo. T'en vois un justement, qui pisse en finissant sa bouteille de villageoise. Admirablement, il pue. Tu te demandes si c'est pas toi finalement qui a envie d'exploser un maxillaire. Deux, trois, trois euros. Vas-y, fais venir un pompier qu’on s’éclate. Un flic.
  Tu te calmes un peu en écoutant pendant cinq ou six minutes le souffle du vent, une fois que t’as quitté la foule. Tu sens que t’approches de la cérémonie alors tu fais un tout petit effort de concentration. Six cinq quatre trois deux un.  Impact. Tu te rappelles que t’es quand même un mec qu’on observe. Qui observe. Alors un petit effort, vas-y, tu sors de toi. C’est quand même dingue, ce qui te viens là, c’est quand même dingue que t’arrives à faire ce grand écart. Non, c'est  pas toi. Tu te demandes : quelle sortie ? Et si y en avait pas ? Six cinq quatre trois deux un. Impact. Ca martèle sur du noir ça décroche tout ce qui restait encore debout, ça martèle tu sens que ça hurle et que c'est au bord de l'implosion. Tu revois l'éclat. Les dents de ta mère, dans le sapin, les morceaux sur le mur, les épines sur ses bras. Dans les tiens. Ca va chier. Ca va chier grave. Pause. Tu te souviens. Non, tu te souviens pas, tu fais pas de pause, tu fonces et tu défonces. Ca va chier.

  Ca y est, ce que t'attendais pas arrive, tu croises l'autre. Celui qui s'écrit avec un grand A. Toi, t'as juste envie de l'écrire avec le grand E d'enculé. Tu déclines; le mec insiste. OK… tu fais, tu fais comme si comme ton corps te dit de faire. Et tout se ralentit d'un seul coup. Il te parle. Fallait pas. Tu tires en arrière la force que tu cherchais, coude braqué crispation violente du biceps et deltoïde - c'est bon de sentir son corps putain - et tu vas chercher loin, loin dans les sapins de Noël tout le suc de ta rage, tu lui éclates la joue gauche dans un uppercut qui va lui faire flancher sa race. Le mec git sur le sol deux secondes plus tard et tout le monde te mate et c'est bon. Tu fais craquer ta nuque de gauche à droite en les regardant bien droit dans les yeux si t'as quelque chose à dire vas-y maintenant. Rien? Dommage. Ca pisse le sang va falloir que tu nettoies fils de pute. Taxe d'habitation.
  Alors du fait ça soulage et ça calme avant d'arriver à l'expo. Tu te sens poursuivi quand même quelques instants avant d'y arriver. L'expo de quoi déjà?  Ah ouais c'est vrai. Tous là agglutinés derrière la vitre, à picoler dents rouges. Le tilt. Musique branchée lumière bleuâtre, des faces lavasses, que des pique-assiettes que tu peux plus blairer en photo, tu connais le cadre par cœur. Vas-y, attends... si y'a un mec qui vient te saluer... Y'en a bien un, pas mal, mais tu sens comme l'hostile en lui. Ca sent le nuisible, l'insecte. Y s'dandine. Il approche en battant de l'aile. Crispation deltoïde. Ambiance boîte de nuit. Bizarrement tu sens comme un sourire monter en toi. Fin du sourire. Retour de crispation. Muscle. Tendons sang et nerfs ça dégénère. Ca va chier. Déjà dit? C'est qu'on est en bonne voie. Ca trace, deux cent à l'heure lobe préfrontal choc électrique. C'est lui qui prend.
  Dialogue.
  Lui - "Comment tu vas?"
  Le truc qui me sert de moi  - "Comme une chienne en chaleur."
  Idem qu'avec le pompier, je sens que je le déçois. Je poursuis :
- "J'ai comme envie de te défoncer le cul."
  Ca se précise, il se crispe. Y se dessèche, y maigrit. Je revois les camps. Des Kapos je sais pas pourquoi me prennent la tête, des vues du ciel. Alain Resnais et bulldozers. Les briques rouges. La fumée. Des carrés. Y se crispe et je sens que je deviens malade. Ca pulse. Ca pulse grave, dur, profond, intérieur. Ca va pulser sur sa gueule. On a tous envie que ça pulse sur sa gueule je le sens, je le sais. Et encore tu fermes les yeux. Tu fermes trop les yeux, tu réfléchis trop. Pis d'un coup d'un seul ça part. Au beau milieu de sa petite gueule d'ange. Encore du sang. Les humains sont trop brutes... Moi, je me ferai naturaliser humain quand ils seront plus exigeants.  En même temps les tableaux sont pas mal. C’étaient les siens? Ah. Mais fallait me prévenir, j'aurais mis les formes. J'aurais au moins pris le temps de lui expliquer, comme lui, avec ses petites pancartes de merde censées préciser le sens de ce qu'il fait juste avant la perf'. Peu importe. Je m'installe sur les canap’ et je mate. Ouais pas mal. Canapés un peu merdiques quand même. Mais pourquoi on me regarde en coin? Rien fait de mal, moi aussi je m'exprime. Je suis aussi un artiste. Ouais. Dans ma catégorie. Bon d’accord, j’utilise pas les formes forcément adaptées au bon moment, mais quand même, je fais des efforts, z’avez pas vu un peu ? Non ? Y a à boire ? Putain, ce que vous êtes fermés. Attends, y a la nana du big boss qui arrive celle là faut pas la louper. Vas-y recentres.  Deux minutes.
  Elle -    « Toujours aussi plein ? »
Moi et moi-    Qu’es-ce qui te fait dire ça ?
Elle, mis close -    La flasque qui dépasse »
  Je l’avais oubliée. Heureusement qu’elle est là, la boss, pour me rappeler à elle. Un peu d’air. J’en avale une bonne gorgée. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Six. Impact. Paf ! Explosion violente avec deux L. Je l’écris pas comme ça mais c’est tout comme. La présence de la femme, tu veux faire quoi, en face ? Gorgée. Ben moi je prends ses deux pieds, je l’amène vers moi, elle sur le canapé, moi debout, et le reste suit. On fait pas ça en aparté évidemment, au beau milieu, ouais, le beau  milieu. Attends, je suis pas un porc.
  La soirée était pas mal en somme. Un coup à droite, un coup à gauche, je se sais bien que je respectais l’époque. Rescapé ? Mouais. Rescaper, respecter. On verra. En tout cas ça rentre bien. Ca glisse. Pour l’instant le mec git toujours dans sa flaque de sang et ça m’emmerde un peu de le voir comme ça à côté de la boss. C’est pas que je sois nostalgique hein, c’est juste qu’il m’empêche de voir le reste de l’expo. Ce con. Alors je piétine son vieux tapis. Ses cheveux collent c’est désagréable. Je lui enfonce bien fort des coups de talons dans le cou pour lui apprendre à expliquer ses perfs’ tout le monde s’en fout. Si si, ce sera utile, je sens que le public est pas totalement conquis sur le moment. Alors, je fais un effort pour lui. Ca me rattrape - au passage, un bon coup de tatane. Y a encore de la salive rouge qui coule de sa gencive. Allez, bon joueur ; c’est bien mérité. T’avais ta place toi. Moi pas. Mais j’étais là. J’ai quand même bien niqué ta nana. Ben quoi, tu me l’as présentée non ? Non ? Ah. Désolé. Ben non en fait, pas désolé. Vas-y, tu me laisses passer ? Je poursuis. Dégage et déroule le tapis, je passe. Rouge le tapis steuplaît.